Dans un acte provocatif, le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) a annoncé qu’il reprenait le contrôle du gouvernement régional dans le Nord de l’Éthiopie.
L’annonce par le parti politique et groupe armé puissant de la région a été émise à peine quelques semaines avant les élections nationales le 2 juin, dans lesquelles on anticipait que le premier Ministre Abiy Ahmed et son Parti de la prospérité au pouvoir seraient reconduits à la tête du gouvernement fédéral. Elle a suscité des craintes d’un retour à la guerre, chaque côté accusant l’autre d’enfreindre les conditions de l’accord de paix.
Kjetil Tronvoll, professeur des études de paix et de conflit au Nouveau Collège universitaire d’Oslo et chercheur spécialiste du FLPT, a déclaré à Reuters : « La décision du FLPT … est clairement une escalade majeure. Si des efforts d’atténuation et un processus de désescalade ne sont pas entrepris rapidement, ceci pourrait déclencher la flambée d’un nouveau conflit. »
La région du Tigré était le lieu d’une guerre civile dévastatrice entre 2020 et 2022, dans laquelle on estime que 600.000 personnes furent tuées et 2 à 3 millions déplacées. Les deux belligérants ont signé l’accord de Pretoria en novembre 2022 pour mettre fin aux hostilités, et depuis lors le Tigré est administré par un groupe intérimaire de responsables. Le leadership de guerre du FLPT a été éloigné du pouvoir.
Ceci a changé à la fin avril lorsque le FLPT déclara qu’il rétablissait l’Assemblée du gouvernement du Tigré. Le mois suivant, le chef du FLPT Debretsion Gebremichael a repris son rôle de président régional en compagnie d’autres responsables de haut rang du gouvernement de guerre.
La décision constituait une attaque directe contre M. Abiy, qui avait prolongé d’un an le mandat du chef intérimaire du Tigré.
« Pour moi, cela signifie que nous nous éloignons symboliquement et actuellement de l’accord de paix », déclare Desta Gebremedhin, chercheur sur la paix et les conflits à l’université de Mekele, à Africanews.
Les observateurs déclarent que le FLPT, après avoir consolidé son pouvoir, pourrait en premier lieu essayer de saisir de force le contrôle de l’Ouest du Tigré, territoire contesté qui était un point sensible de violence pendant la guerre civile. Jalale Getachew Birru, analyste senior pour le projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data), avertit que cela constituerait une « ligne rouge » pour le gouvernement fédéral et « déclencherait presque certainement une véritable bataille en poussant la région dans un nouvel épisode de guerre ».
ACLED signale que le FLPT s’est aligné avec l’Érythrée, qui cherche à affaiblir le gouvernement éthiopien à cause de son animosité de longue date et de la crainte que l’Éthiopie ne souhaite envahir et capturer la ville portuaire érythréenne d’Assab. Le FLPT pourrait aussi recevoir le soutien des milices de l’ethnie amhara appelées Fano, qui conduisent leur propre guerre de guérilla contre le gouvernement central.
Dans une indication de la dimension régionale du conflit, les analystes pensent que le FLPT pourrait aussi recevoir de l’aide du Soudan, qui a accusé le gouvernement éthiopien de fournir une base arrière aux Forces de soutien rapide (FSR) paramilitaires faisant la guerre à l’intérieur de ses frontières. Après des accusations selon lesquelles l’Éthiopie aurait lancé des attaques de drone pour soutenir les FSR en mai, les Forces armées soudanaises ont envoyé des soldats et des armes dans l’État d’Al Qadarif, en bordure des régions éthiopiennes de l’Ouest du Tigré et de l’Amhara.
« L’adoption tactique du paradigme selon lequel “l’ennemi de mon ennemi est mon ami” a forgé un alignement sans précédent », écrit le Dr Jalale en évoquant la toile complexe de formation des alliances.
Elle met en garde contre un assaut armé du FLPT dans l’Ouest du Tigré, qui pourrait déclencher quelque chose de plus vaste et attirer plusieurs acteurs étrangers et nationaux.
« Le différend localisé dans l’Ouest du Tigré s’est transformé en détonateur principal d’un conflit systémique beaucoup plus vaste et capable de refaçonner l’architecture géopolitique de toute la Corne de l’Afrique par le biais des changements d’alliances », écrit-elle.
