Les adeptes de la médiation communautaire au Nigeria montrent que l’intervention précoce peut arrêter les conflits avant qu’ils n’évoluent en violence à grande échelle.
Felicia Ilujunka de Lokoja de l’État nigérian de Kogi le sait bien. Elle sourit rapidement mais après 35 ans passés dans l’enseignement, elle est connue pour son dédain du mauvais comportement. On lui donne avec affection le sobriquet de « big mummy » (grande maman) ou « lady evangelist » (la dame évangéliste) dans sa communauté ethnique oworo, où elle a appris qu’elle était douée pour arbitrer les disputes.
Elle est intervenue lorsqu’un jeune homme de la tribu ebira a poignardé un homme de l’ethnie igala. Lorsque les gens se sont réunis et ont demandé que les Ebira soient expulsés de la communauté, Mme Ilujunka a convoqué une réunion avec les parents des deux hommes. Bientôt, la dispute a été résolue et l’affaire a été retirée des mains de la police.
« En réglant la situation entre eux, Felicia a aidé les deux familles à éviter une procédure longue et coûteuse tout en obtenant un résultat raisonnable et équitable qui a apaisé les tensions en hausse dans la communauté », écrit Oluwadamilola Anike Aina, directrice des communications pour Mercy Corps Nigeria.
Lokoja est la capitale de l’État nigérian de Kogi, à la confluence du fleuve Niger et de la Bénoué. Plusieurs groupes ethniques y vivent. Comme dans d’autres régions d’Afrique, les affrontements ethniques sont des facteurs fréquents dans les disputes locales.
Les querelles entre cultivateurs et éleveurs et la concurrence pour l’eau et les autres ressources sont fréquentes en Afrique et peuvent conduire à la violence. La perception des services gouvernementaux laxistes et l’absence d’agents de sécurité officiels peuvent envenimer ces conflits. Même si les autorités de sécurité répondent, leurs actions confrontent rarement les facteurs sous-jacents et peuvent « valider les récits basés sur les doléances des saboteurs et exacerber le problème en alimentant la perception selon laquelle les agents de sécurité soutiennent un parti aux dépens de l’autre », écrivent Ifeoluwa Olawole, Tog Gang et Maurice Amollo de l’organisme humanitaire mondial sans but lucratif Mercy Corps pour le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA).
« Crucialement, la plupart des points chauds commencent par des disputes au niveau de la communauté, puis ils prennent de l’ampleur lorsqu’il n’existe pas d’instances crédibles ou équitables pour les résoudre », écrivent-ils.
Une procédure appelée médiation et négociation raisonnées (IBMN) aide les chefs locaux à affronter les disputes en cherchant des intérêts communs entre les parties en conflit. La procédure forme typiquement 25 à 35 personnes pendant 40 heures ou moins sur une période de 2 à 5 jours. Les trois experts signalent que ce processus a été mis en jeu dans des initiatives au Kenya, au Liberia, au Nigeria et en Ouganda.
À titre d’exemple, le programme des initiatives communautaires pour promouvoir la paix au Nigeria, auquel le Dr Ilujunka a participé, utilisait le programme d’étude IBMN et le suivi des sessions de mentorat. La formation et le mentorat de 340 chefs communautaires pendant un an coûtent environ 60.000 dollars. Le programme de cinq ans, qui a commencé en 2019, a résolu plus de 1.900 disputes, augmenté les connaissances de médiation et réduit le manque de confiance, selon les auteurs du rapport.
Un programme pour le couloir Kotido-Kaabong-Turkana Ouest dans le Nord du Kenya et en Ouganda a formé 543 responsables locaux et a traité les différends entre cultivateurs et éleveurs concernant le pâturage, les ressources en eau, la migration et la propriété des terres. Les engagements ont conduit à des accords de partage des ressources et des actions de soutien aux pastoraux, entre autres. Le coût annuel était de 50.000 dollars, selon le rapport.
L’engagement des jeunes est une partie cruciale du panorama de médiation. Le continent africain est sujet à l’explosion démographique des jeunes. Selon le Kroc Institute for International Peace Studies, la majorité des 1,6 milliard d’Africains ont entre 15 et 35 ans. En date de 2050, les jeunes Africains constitueront plus du tiers des jeunes de la planète.
L’engagement des jeunes aide à développer la résilience contre la violence et le recrutement par les terroristes et les insurgés. Mercy Corps raconte l’histoire de Kelvin Chikpi Benson, un jeune Nigérian qui a servi de secrétaire pour un comité local de paix dans la communauté fermière d’Uchen à Makurdi, dans l’État de Benue. Lorsque les jeunes ont demandé davantage de pouvoir et d’encadrement auprès des aînés de la collectivité, Kelvin Benson a expliqué que les aînés étaient devenus des leaders par succession, et non pas par force. Il a expliqué que la génération suivante atteindrait le leadership lorsque son tour viendrait.
« Les aînés ont aussi promis que, s’ils se calmaient, le pouvoir leur serait donné en fonction de leur mérite, a-t-il dit à Mercy Corps. Depuis, la situation avec les jeunes s’est calmée. »
L’objet de ces techniques de médiation n’est pas de remplacer les agences de police et de sécurité traditionnelles, mais elles peuvent les complémenter de façon efficace, selon le rapport. Les mesures suivantes sont des exemples de mise à l’échelle efficace de ces programmes, écrivent les trois experts :
- Les responsables devraient faire de la médiation communautaire une composante noyau de la réconciliation pour éviter des interventions de sécurité plus coûteuses à une date ultérieure.
- Les efforts devraient responsabiliser les leaders locaux, y compris les chefs traditionnels et religieux, les jeunes et les femmes.
- Le processus doit inclure les groupes marginalisés pour éviter de sembler favoriser une faction plutôt qu’une autre.
- Les efforts devraient être coordonnés avec les agents de sécurité pour qu’ils puissent protéger et renforcer les processus de médiation.
Selon le rapport du CESA : « La médiation axée sur la communauté fonctionne parce qu’elle change la perception des facteurs des conflits au niveau où ils s’embrasent. En créant des instances équitables et accessibles pour résoudre les doléances sur les ressources et les services, les mécanismes de médiation communautaire rebâtissent la confiance dans les autorités et renforcent l’action civique collective. »
