Les autorités nigérianes ont arrêté une grand-mère chinoise vers la mi-mai lorsqu’elles ont découvert dans ses bagages plus de 1.825.000 comprimés de tapentadol indien, d’une valeur de près de 1,6 million de dollars.
Le tapentadol est un opiacé synthétique puissant et fortement addictif qui est souvent ajouté au « kush », une drogue synthétique. Le kush ressemble au cannabis mais il peut être 25 fois plus puissant que le fentanyl. Il est souvent appelé « drogue des zombies » pour ses effets débilitants sur les consommateurs. Il est à l’origine d’une épidémie d’opiacés synthétiques qui ravage les communautés d’Afrique de l’Ouest depuis plusieurs années.
En avril, la coopérative d’enquête source ouverte Bellingcat basée aux Pays-Bas a signalé que des sociétés indiennes avaient expédié plus de 320 millions de comprimés de tapentadol d’une valeur de près de 130 millions de dollars en Afrique de l’Ouest entre janvier 2023 et décembre 2025. En mai, l’Agence France-Presse (AFP) a indiqué que des livraisons de tapentadol indien étaient faites tous les mois au Ghana, au Nigeria et en Sierra Leone. Le tapentadol indien a aussi été saisi au Bénin, en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Liberia et au Sénégal.
Ansu Konneh, directeur du service de santé mentale au ministère du Bien-être social de la Sierra Leone, déclare à l’AFP que l’ajout du tapentadol au kush est « très alarmant ». Il dit que des cadavres de toxicomanes consommateurs de kush sont trouvés quotidiennement dans les lieux publics, et que plus de 400 ont été récupérés au cours d’une récente période de trois mois dans la capitale de Freetown.
« Ils le meulent et le mélangent au kush », a dit à l’AFP le chercheur en santé publique Ronald Abu Bangura de Freetown. Il ajoute que le tapentadol est « mal utilisé de partout ».
À la fin avril, les autorités ghanéennes ont arrêté quatre personnes après avoir saisi 5 millions de comprimés de tapentadol dans une remorque de 12 mètres à destination du Niger. La Commission ghanéenne du contrôle des narcotiques n’a pas précisé les origines de l’envoi mais la plupart des livraisons de tapentadol interceptées dans le pays sont tracées aux exportations de produits pharmaceutiques de l’Inde, selon News Ghana.
Dans la ville de Tamale au Nord du Ghana, tant de jeunes consomment les opiacés illégaux qu’une force opérationnelle de bénévoles a été créée pour confronter les trafiquants de drogue et éliminer des rues les comprimés mélangés au tapentadol et au carisoprodol. Ce dernier est un relaxant musculaire interdit en Europe. Selon la BBC, la combinaison potentiellement létale de ces drogues n’est pas approuvée pour être utilisée où que ce soit dans le monde.
« Les drogues consomment la santé mentale de ceux qui les abusent, tout comme le feu brûle lorsque du kérosène y est versé dessus », déclare à la BBC Alhassan Maham, responsable urbain à Tamale.
L’an dernier, l’Inde a annoncé une répression à tolérance zéro contre l’exportation du tapentadol hautement concentré, étant donnés les craintes qu’il ne soit abusé ou détourné vers des chaînes d’approvisionnement illicites, mais le problème continue. Une enquête de l’AFP montre que certains envois portaient l’étiquette « Médicaments sans danger pour la consommation humaine » pour pouvoir franchir la douane.
Les sociétés indiennes telles que Gujarat Pharmaceuticals, Merit Organics, McW Healthcare, PRG Pharma et Syncom Formulations ont été liées aux livraisons de tapentadol en Afrique de l’Ouest, selon l’enquête. Des informations provenant de la base de données de surveillance des exportation Volza montrent que McW Healthcare a expédié des dizaines de lots de comprimés de 250 mg d’une valeur de plus d’un million de dollars vers la Sierra Leone et le Nigeria après la répression en Inde, selon l’AFP.
En janvier 2026, les autorités du Koweït ont saisi des comprimés de tapentadol portant un numéro de licence de Syncom Formulations dans les bagages d’un voyageur du Bénin. Selon l’AFP, Syncom est le plus gros exportateur de tapentadol vers l’Afrique de l’Ouest, en termes de coût. En février seulement, une quantité de tapentadol valant 15 millions de dollars a été expédiée vers la région ; une grande partie de ces envois portait une étiquette disant qu’elle était sans danger pour les humains.
Le tapentadol est attrayant pour les toxicomanes parce qu’il peut coûter moins cher qu’un repas et on le prend souvent pour aider à faire des efforts physiques exténuants. Il est populaire parmi les conducteurs de mototaxi, les porteurs des marchés et les mineurs d’or. Au Nigeria, les opiacés sont la deuxième drogue la plus consommée, après le cannabis. Femi Babafemi, directeur des médias et du plaidoyer à l’Agence nigériane de mise en application des lois sur la drogue, déclare à l’AFP que le pays a saisi 2 milliards de comprimés de tapentadol extra fort en 2023 et 2024.
« Les ravisseurs, les terroristes et les bandits utilisent ces drogues pour pouvoir accomplir leurs activités néfastes », dit-il, en ajoutant que les combattants de Boko Haram et les autres terroristes le prennent souvent « pour le courage ». Les comprimés sont aussi utilisés pour payer les rançons des enlèvements.
Dans l’Afrique de l’Ouest, le tapentadol est en général vendu sous le nom de tramadol, mais les experts déclarent qu’il pourrait être trois fois plus puissant.
Vanda Felbab-Brown, chercheuse senior à la Brookings Institution, déclare à l’AFP : « Les sociétés pharmaceutiques indiennes ont commencé à exporter de grandes quantités de tramadol en Afrique de l’Ouest, souvent d’une puissance bien au-delà de ce qui est considéré propre à la consommation humaine » il y a environ quinze ans. « Dans leur pays, elles ne pouvaient pas vendre du tramadol aussi fort mais elles ne se préoccupaient pas de ce qui provoquerait manifestement des troubles de toxicomanie dans leurs marchés à l’exportation. »
Les observateurs déclarent que dans certaines communautés d’Afrique de l’Ouest les lycéens consomment la drogue.
