Les groupes terroristes du Sahel et les bandes criminelles exploitent un couloir insurrectionnel croissant dans le triangle nigérian de Kebbi-Kainji-Borgu pour développer leur influence, recruter de nouveaux combattants et financer des activités illégales.
La région est à cheval sur les états nigérians de Kebbi, Sokoto, Niger et une partie de Kwara au centre du Nigeria. Elle s’étend aussi dans la région de Dosso au Niger et le département d’Alibori au Bénin. Les analystes déclarent que les groupes, notamment Boko Haram, l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) lié à Al-Qaïda, exploitent les évolutions géopolitiques, la coopération régionale négligente et la faible coordination de sécurité des frontières pour étendre leur territoire.
Le nombre d’événements violents impliquant les groupes djihadistes dans les départements béninois de l’Alibori et du Borgou, le département nigérien de Dosso et les états nigérians de Kebbi, Kwara, Niger et Sokoto a augmenté de 86 % en 2025, selon le projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data). Dans ces zones, le nombre de décès associés a augmenté de 262 %. Les groupes terroristes actifs dans ces régions font connaître de plus en plus leurs actes à mesure qu’ils se propagent en Afrique de l’Ouest.
« Ces communications stratégiques qui suivent les efforts d’expansion du GSIM et de l’EIGS indiquent une concurrence et une surenchère croissantes entre ces groupes, ce qui démontrent qu’ils se positionnent tous les deux pour maintenir leur présence et leur influence dans les régions frontalières », écrit Héni Nsaibia, analyste principal d’ACLED, sur le site web de l’organisation.
Il ajoute qu’il est probable que la violence s’intensifiera et augmentera la pression exercée sur les centres de population voisins, tout en accroissant la probabilité des opérations militaires et de la création de milices si cette tendance continue.
Les terroristes et les groupes armés utilisent les forêts, notamment les parcs nationaux d’Alawa, de Kainji et de Kamuku et la réserve animalière de Kwiambana comme repaires stratégiques à cause de leur étendue, leur isolement, leur terrain accidenté et leur accès limité. Elles relient plusieurs états ou se trouvent en bordure des pays voisins, et elles sont souvent utilisées pour les enlèvements contre rançon, les extorsions, l’abattage illégal des arbres et l’extraction minière illicite, ainsi que divers types de contrebande. Leur couverture naturelle protège les acteurs malveillants contre la pression militaire.
Malik Samuel, chercheur principal avec le groupe de réflexion Good Governance Africa, a déclaré à la chaîne de diffusion allemande Deutsche Welle (DW) : « Il existe des zones de ces forêts où pendant le jour vous ne pouvez pas voir clairement. Parfois, vous avez besoin d’une torche pendant la journée. Même lorsque les forces de sécurité conduisent une surveillance aérienne, c’est difficile au-dessus des zones forestières denses. Les forêts servent de bases et de campements pour ces groupes afin de terroriser les communautés, puis d’y retourner ».
Selon James Barnett, chercheur associé à l’Hudson Institute, les relations entre les groupes terroristes et les gangs criminels sont complexes et se recoupent. Une certaine collaboration existe entre les groupes terroristes, notamment Boko Haram, GSIM et les groupes Lakurawa et Mahmudawa, le long du triangle de Kebbi-Kainji-Borgu.
Il déclare à DW : « Beaucoup de choses restent incertaines sur l’étendue de la coopération entre différents groupes armés dans l’axe de Kainji, mais il semble qu’ils ont en grande mesure réussi à désamorcer les conflits, ce qui est inquiétant. » Il ajoute qu’il ne s’attend pas à ce que chaque groupe finisse par « se rallier prochainement sous une seule bannière, mais la dynamique y est très préoccupante ».
Autour du triangle, la violence a fait fuir les cultivateurs, ce qui accroît l’insécurité alimentaire, en particulier au Nigeria.
« Ces [zones] sont devenues des zones interdites pour les cultivateurs, déclare M. Samuel à DW. Le Nigeria est essentiellement une société agraire et la plupart des gens sont des agriculteurs de subsistance. S’ils ne peuvent pas accéder à leurs terres arables à cause de l’insécurité, la conséquence est l’insécurité alimentaire. »
Il ajoute que les hauts niveaux de malnutrition dans le Nord du Nigeria ne sont pas dus à « une absence soudaine de nourriture, mais au refus systématique de la part de ces acteurs violents de donner aux cultivateurs l’accès à leur terre ».
L’EIGS et le GSIM ont aussi utilisé le complexe de parcs boisés W-Arly-Pendjari qui traverse le Bénin, le Burkina Faso et le Niger et se trouve à la frontière du Ghana, du Nigeria et du Togo pour lancer récemment des attaques.
« Une grande partie des activités du GSIM au Bénin était initialement liée plus ou moins à ses opérations au Burkina Faso et servait de moyen pour mieux se déplacer, se propager et encercler complètement le Burkina Faso », a dit M. Barnett à DW.
L’EIGS et le GSIM ont étendu leurs efforts de recrutement aux populations vivant autour du complexe de parcs et le long du Niger et du Mékrou, où ils ont aussi pris le contrôle des bandits locaux. Selon Héni Nsaibia, l’EIGS a gagné une certaine acceptation en exploitant les réseaux de parenté existants et fournissant une protection aux communautés en proie à la violence criminelle, en particulier dans l’État nigérian de Sokoto.
