Des mercenaires russes du groupe Wagner sont devenus organisateurs d’un empire de trafic de tramadol en République centrafricaine.
Le tramadol, appelé « cocaïne du pauvre », est un stimulant et analgésique créant une forte dépendance. Toutefois, le type de tramadol trafiqué en Centrafrique est beaucoup plus puissant que la version vendue dans les pharmacies légitimes. Cette version est en général prescrite à des doses de 50 ou 100 mg, mais celui de Centrafrique est distribué en doses de 200 mg ou plus. Il peut être donné aux ouvriers travaillant pendant de longues heures dans les mines d’or contrôlées par Wagner, et il est aussi employé par les combattants pour lutter contre la peur, réduire les douleurs et passer de longues périodes avec peu de nourriture et de sommeil.
Nathalia Dukhan, chercheuse auprès du groupe de réflexion GI-TOC (Global Initiative Against Transnational Organized Crime), déclare au Wall Street Journal : « Dans un contexte de champ de bataille, des doses massives de tramadol sont consommées. La peur disparaît et l’agitation monte alors que les combattants entrent dans une trance pharmacologique. »
Il attire l’attention des organisations d’insurgés, des milices et des réseaux criminels parce que son coût est relativement abordable comparé à la cocaïne et aux amphétamines, et qu’il est plus facilement disponible dans les régions où les contrôles frontaliers sont faibles et la supervision pharmaceutique est limitée, selon un rapport du Robert Lansing Institute.
« L’utilisation fréquente du tramadol dans les zones des conflits africains suggère qu’il est devenu un multiplicateur de force pharmacologique bon marché pour les groupes armés irréguliers », déclare l’Institut.
On estime que jusqu’à 500 ex-mercenaires de Wagner sont basés sur les rives de l’Oubangui. Leur empire de drogue en expansion comprend un éventail diversifié de clients, notamment les membres de la Garde présidentielle de RCA, les milices pro-gouvernementales et les milices alliées de jeunes. Une grande partie du tramadol concentré de Wagner est habituellement dissimulée dans les livraisons légitimes provenant de l’Inde. Il entre en Centrafrique par la République démocratique du Congo en suivant l’Oubangui, selon un reportage du Wall Street Journal.
Le transport de la drogue est surveillé aux postes de contrôle de Wagner, où les mercenaires recueillent des paiements de transit en échange de la sécurité des mouvements dans les zones occupées par le groupe. La GI-TOC a découvert que des doses fortes de tramadol sont aujourd’hui largement disponibles dans les magasins de vente au détail de la capitale de Bangui. À cause de la forte demande, le prix local du tramadol a triplé au cours de l’an dernier. Selon le Journal, les profits augmentent lorsque la drogue est trafiquée dans les pays voisins. Par exemple, une livraison de 7.000 dollars en Centrafrique pourrait se vendre pour 21.000 dollars au Cameroun, bien que les sommes versées pour la protection réduisent les profits de la contrebande.
« La combinaison des exportations pharmaceutiques indiennes, des facilitateurs de transit congolais, des coordinateurs de logistique liés à Wagner et des acteurs politiquement connectés de Centrafrique a créé un réseau de trafic transnational hautement résilient », déclare l’Institut. Le système fonctionne par le biais de « relations qui se recoupent entre les intermédiaires pharmaceutiques, les agents de transport, les forces de sécurité locale, les milices armées et les anciens commandants de Wagner ».
La mainmise de Wagner sur le commerce du tramadol lui permet aussi d’exploiter les ressources forestières et aurifères de Centrafrique. Le groupe gagne annuellement 180 million de dollars grâce aux exportations d’or illégales de la RCA, selon la GI-TOC. Le trafic du tramadol vers les pays voisins fournit des revenus supplémentaires pour acheter des armes, payer les milices locales et maintenir les opérations de sécurité privée de Wagner. La GI-TOC déclare que des agents liés à Wagner restent en Centrafrique.
La mission du groupe en Centrafrique est « plus claire que dans d’autres lieux où Wagner a eu des difficultés, par exemple au Mali ou au Mozambique où il existe de vraies menaces de sécurité de la part des affiliés de Daech [État islamique] », déclare l’analyste de la sécurité Cameron Hudson au Journal.
Mme Dukhan avertit que l’implantation de Wagner en Centrafrique pourrait alimenter le chaos régional, en particulier au Soudan.
La chercheuse déclare au Journal : « La République centrafricaine est le dernier centre de Wagner qui reste en Afrique. Mais ils pénètrent au Darfour en coordination avec les Forces de soutien rapide » qui sont engagées dans une guerre civile létale avec les Forces armées soudanaises.
On signale aussi que la consommation du tramadol est en hausse au Cameroun où les cultivateurs le donnent au bétail pour tirer les charrues ; en Égypte où 92 % des ouvriers travaillant dans les chantiers de construction le consomment ; au Ghana où il est utilisé régulièrement par les conducteurs des mototaxis ; et au Niger où il est consommé par 77 % des jeunes sans abri, selon le bulletin numérique hebdomadaire International Health Policies.
Au Nigeria, la drogue est fréquemment consommée par les combattants des groupes terroristes Boko Haram et Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique. Un rapport des Nations unies a aussi documenté la toxicomanie générale des membres de la Civilian Joint Task Force, milice pro-gouvernementale luttant contre les terroristes. Certains de ses membres ont été accusés de faciliter le trafic local du tramadol.
