Les terroristes de l’État islamique se sont enfouis dans la chaîne de montagnes Cal Miskaad de la région du Pount, dans le Nord de la Somalie. Dans ces taudis taillés dans la roche et la poussière, les combattants ont bâti des campements fortifiés pour attaquer les forces de sécurité locales.
Le milieu rustique contredit aussi la capacité du groupe pour le financement international du terrorisme et la collecte de fonds. Une faction de l’État islamique (Daech) qui jadis recevait de l’argent d’Irak et de Syrie collecte et distribue aujourd’hui d’énormes quantités d’argent sur le continent et ailleurs. Les autorités ont tracé le mouvement des fonds depuis la Somalie jusqu’à l’Afrique du Sud, la République démocratique du Congo et l’Ouganda.
L’argent entrant en Afrique du Sud a été transféré aux Émirats arabes unis, au Kenya, au Mozambique et en Tanzanie, selon un reportage du journal Washington Post.
Daech-Somalie transfère de l’argent, souvent par le biais d’appareils mobiles, pour soutenir le terrorisme dans toute l’Afrique, ont annoncé les responsables du département du Trésor des États-Unis en 2023. Cette branche collecte la plupart de son argent en extorquant « les institutions financières, les fournisseurs de services d’argent mobile et autres entreprises locales » dans la zone du port de Bosaso au Pount. Elle envoie l’argent par le biais des transferts en espèces et le blanchit dans les commerces, les banques et les transferts entre personnes, appelés hawala. Daech-Somalie a collecté environ 2 millions de dollars par l’intermédiaire d’escroqueries, d’importations, de bétail et de produits agricoles au cours du premier semestre 2022.

Les tactiques financières de Daech-Somalie sont un exemple des méthodes que les groupes terroristes utilisent en Afrique. Les combines d’extorsion, le vol du bétail, la taxation illégale, les enlèvements contre rançon, l’exploitation des mines aurifères, les montages de cryptomonnaie et autres financent des attaques dans le pays et des activités sur toute la planète.
Ces tactiques renforcent les terroristes en Somalie et au Mozambique face aux mesures militaires multinationales. Dans le Sahel d’Afrique de l’Ouest, les groupes liés à Al-Qaïda et Daech agissent en grande mesure librement au Burkina Faso, au Mali et au Niger alors qu’ils exploitent l’extraction aurifère artisanale, les marchés de bétail et autres dans leur désir de déferler vers les pays du littoral. Boko Haram et la Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique (PAOEI) dans le bassin du lac Tchad ont en commun les tactiques, sinon les objectifs, des militants du Sahel.
L’OR, LE BÉTAIL ET LES PERSONNES
Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) lié à Al-Qaïda, qui se propage à travers le Burkina Faso et le Mali, exploite plusieurs sources de financement pour commanditer ses opérations.
L’or en est une source. Les mines artisanales parsèment le paysage des deux pays ; leurs opérations informelles et leur manque de supervision les rendent vulnérables à l’exploitation. Dans les zones où le GSIM est actif, ces mines produisent plus de 30 milliards de dollars par an, selon un rapport de mai 2025 publié dans The Conversation par les chercheurs Egodi Uchendu et Muhammed Sani Dangusau.
« Les djihadistes obtiennent l’accès à l’or en contrôlant les sites miniers et les routes de transport connectant les mines, écrivent-ils. Parfois, ils permettent à leurs alliés de confiance, notamment les groupes armés locaux, les bandits et autres réseaux criminels, de pratiquer l’extraction en échange d’un paiement. »

La quantité d’argent que gagne le GSIM du fait de ses activités minières demeure incertaine, mais un reportage de Reuters en 2019 indiquait que les mines dans les zones près des attaques produisaient 727 kg d’or par an, d’une valeur de 34 millions de dollars. Depuis lors, l’influence du GSIM s’est considérablement accrue et le cours de l’or a plus que triplé.
Le GSIM et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) ont aussi bénéficié des marchés aux bestiaux régionaux, en collectant régulièrement des revenus pour acheter les armes et financer les opérations, selon la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC). En général, le GSIM vole le bétail lorsqu’il attaque les villages ou taxe les éleveurs dans les zones qu’il contrôle. Il transfère le bétail volé vers les filières des marchés dans la région des trois frontières du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire et du Ghana, où les biens sont sujets au blanchiment.
« Grâce à une chaîne complexe d’intermédiaires, le bétail volé est vendu dans les grands marchés aux bestiaux régionaux de la région ou dans les petits marchés noirs, avant d’être amené plus au Sud vers les gros marchés de consommation », signale la GI-TOC. Les terroristes peuvent voler le bétail et le vendre au rabais aux commerçants ghanéens et ivoiriens ; ceux-ci à leur tour le revendent au prix du marché. Les bénéfices bruts peuvent atteindre plus de 450 dollars par animal.
Les terroristes du Sahel utilisent aussi le bétail d’une façon qui n’est pas liée à l’argent. « En s’implantant dans l’économie du bétail et en protégeant les communautés d’éleveurs dans les zones où ils ont une grande influence, ces groupes gagnent aussi une certaine légitimité, en obtenant un soutien local », selon la GI-TOC.
Les enlèvements contre rançon prédominent au Nigeria. Un rapport du 27 août 2025 par SBM Intelligence, société de recherche géopolitique nigériane, indique que les terroristes et les criminels ont enlevé au moins 4.722 personnes au cours de 997 incidents au Nigeria entre juillet 2024 et juin 2025. Parmi les kidnappés, 761 ont été tués et les ravisseurs ont obtenu environ 1,66 million de dollars sous forme de rançon.
Le pourcentage d’incidents le plus élevé était dans le Nord-Ouest, où le banditisme est endémique. Toutefois, dans le Nord-Est où Boko Haram et la PAOEI sont les plus actifs, la rançon d’un juge s’est élevée à environ 500.000 dollars pour un groupe lié à Boko Haram. « La participation des groupes islamistes à l’économie des enlèvements est en hausse, et les gains alimentent la logistique des insurrections », selon le rapport.
SBM Intelligence signale : « Les conséquences macro-économiques et sociales sont graves. L’insécurité fait baisser la production agricole, aggrave l’inflation alimentaire et les déplacements, et continue à perturber la scolarité malgré la diminution du nombre de descentes en masse sur les écoles. Les commerces se délocalisent ou limitent leurs opérations face aux risques d’extorsion. »

Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, le nombre d’enlèvements contre rançon a diminué régulièrement entre 2021 et 2024, avant la série d’enlèvements du début 2025 qui a ciblé les ressortissants étrangers, selon le projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data). Au début 2025, l’EIGS a conduit ou parrainé l’enlèvement de dix ressortissants étrangers, y compris une Australienne, à Agadez (Niger) et quatre chauffeurs de camion marocains au Burkina Faso. « Pour le moment, ce changement semble être dû au besoin de ressources par le groupe, étant donné que les étrangers sont sujets à des rançons plus élevées que les kidnappés locaux », selon ACLED.
Le GSIM emploie les enlèvements comme outil stratégique. Après son arrivée dans une nouvelle zone, le GSIM utilise les enlèvements pour intimider les résidents et recueillir des renseignements. Une fois que le groupe est établi, les enlèvements deviennent une façon de recruter de force les jeunes et les personnes qualifiées telles que les médecins et le personnel infirmier. Les demandes de rançon continuent mais elles sont moins nombreuses que dans les années précédentes.
Un article de 2023 pour ENACT Observer par l’analyste Flore Berger déclare : « Lorsque le GSIM commence à infiltrer une communauté, le nombre d’enlèvements augmente. Le groupe prend pour cible tous ceux qui sont associés avec ou représentent les autorités, et tous les personnages locaux influents qui sont importants. À ce moment, l’objet des enlèvements est d’intimider les résidents, de recueillir des données et de réduire le nombre de personnes qui pourraient menacer leur implantation dans la zone, en les forçant à partir ou en obtenant leur adhésion. »
L’EXPLOITATION DE LA TECHNOLOGIE
À mesure que la connectivité de l’Internet augmente en Afrique, les groupes terroristes incorporent facilement la nouvelle technologie pour recruter, diffuser de fausses informations et recueillir et transférer l’argent.
La cryptomonnaie offre aux terroristes un nouveau moyen de transférer l’argent, et certains groupes de Daech l’utilisent. Toutefois, Daech s’appuie toujours fortement sur les courriers plus traditionnels porteurs d’espèces et sur les réseaux de hawala, selon un article de 2024 pour le Combating Terrorism Center at West Point par Jessica Davis, experte du terrorisme et présidente de la société de conseil Insight Threat Intelligence. « Cette diversification des méthodes démontre que l’État islamique n’est pas axé sur un seul mécanisme : le groupe et ses sympathisants utiliseront un mécanisme de transfert de fonds quelconque qui soit le plus rapide, le moins coûteux et le moins sujet à détection ou perturbation. »
L’utilisation de la cryptomonnaie varie en fonction de la région. Les groupes liés à Daech au Mozambique, au Nigeria et en RDC l’utilisent peu, ou ne l’utilisent pas du tout. « Pour le Nigeria, ceci est paradoxal car le pays est classé en deuxième place dans le monde pour l’adoption de la cryptomonnaie, écrit le Dr Davis. De ce fait, on anticiperait davantage d’utilisation de la cryptomonnaie par la PAOEI. Toutefois, puisque la PAOEI est concentrée régionalement et qu’une grande partie de sa génération de revenus se fait en espèces (par la taxation et l’extorsion), il est évident qu’elle est peu disposée à utiliser la cryptomonnaie. »
Par contre, Boko Haram utilise la cryptomonnaie et d’autres technologies financières numériques pour son propre bénéfice, selon le chercheur Oge Samuel Okonkwo.
« Boko Haram exploite la nature décentralisée de la cryptomonnaie pour financer ses opérations, peu chères mais meurtrières, notamment les armes et la logistique », écrit le Dr Okonkwo pour le site web Medium en avril 2025. En utilisant des plateformes pair à pair anonymes et non réglementées, Boko Haram peut « recevoir des fonds auprès de sources locales et internationales non détectées, ce qui souligne le besoin d’interventions ciblées qui préservent l’innovation tout en améliorant la sécurité. »
Le Nigeria devrait mettre à jour sa réglementation sur le blanchiment d’argent et le financement des terroristes, écrit le Dr Okonkwo. L’analytique des blockchains et la surveillance du commerce pair à pair peuvent aider à identifier et bloquer les transactions suspectes. Puisque Boko Haram et ses sources de financement franchissent les frontières, les autorités nigérianes devront partager le renseignement avec d’autres pays du bassin du lac Tchad et avec les agences internationales telles qu’Interpol. Pour atténuer l’attrait des combines de cryptomonnaie dans les économies informelles, le gouvernement devra investir dans « l’éducation et l’inclusion financière » afin de réduire l’utilisation des plateformes non réglementées.
LES LIENS AUX RÉSEAUX CRIMINELS
Les groupes terroristes basés en Afrique sont souvent actifs dans des régions où existent des réseaux de trafic criminels. Les terroristes emploient aussi les pratiques courantes des organisations criminelles, par exemple les extorsions qui imposent des taxes sur les déplacements et le commerce. Les Chebabs de Somalie, liés à Al-Qaïda, sont tristement célèbres pour l’argent qu’ils collectent par le biais de ces méthodes et d’autres. Cet argent est estimé à 100 millions de dollars par an.
Il peut être difficile de suivre à la piste les interactions multidimensionnelles entre les réseaux criminels et les terroristes. Les trafiquants peuvent être locaux ou internationaux, et les groupes terroristes ont tendance à exploiter de façon opportuniste le financement et les ressources qu’ils ont à leur disposition. Et le trafic est seulement l’une des nombreuses entreprises criminelles dans les régions où les groupes terroristes exercent une emprise.

Le Dr Daisy C. Muibu, assistante professeure des études de sécurité au Centre d’études stratégiques de l’Afrique, convient que les terroristes ont en général tendance à participer de manière opportuniste à divers marchés criminels. Cette participation peut varier considérablement en fonction de la région, selon la dynamique locale et l’influence du groupe.
Au Sahel et dans le bassin du lac Tchad, il semble probable que les terroristes aient initialement profité des organisations criminelles organisées qui étaient déjà actives dans la région, par le biais d’un « mariage de convenance » pour soutenir leurs actions au début, dit-elle.
De même, les terroristes du Mozambique ont tiré profit des réseaux criminels pour « gagner des ressources financières pour pouvoir fonctionner. Donc, c’est une question de lieu, de type de marché criminel et, finalement, de type d’organisation dont vous parlez. »
Le traitement de toutes ces variables sur un vaste continent avec tant de groupes terroristes qui ont des motivations diversifiées présente un énorme défi, déclare le Dr Muibu. Il sera crucial d’améliorer la coordination entre les entités gouvernementales, les pays et les groupes et chefs locaux.
Afripol et Interpol ont bien travaillé, ensemble et avec les pays individuels, selon le Dr Muibu.
De juillet à septembre 2025, l’opération Catalyst a pris pour cible le financement du terrorisme et les crimes associés, ce qui a conduit à 83 arrestations. Parmi celles-ci, on compte 21 arrestations pour des crimes liés au terrorisme, 28 pour blanchiment d’argent et fraude financière, 16 liées aux extorsions en ligne et 18 pour l’emploi inapproprié des avoirs virtuels.
Les autorités de plusieurs pays ont examiné 15.000 personnes et entités, et découvert 260 millions de dollars en monnaie officielle et virtuelle ayant des liens possibles avec le terrorisme. Les enquêteurs ont saisi environ 600.000 dollars en date d’octobre 2025.
Selon Interpol, « affronter le financement du terrorisme est particulièrement complexe pour les agences de police, car il est souvent lié à diverses activités criminelles, notamment la fraude, l’enlèvement contre rançon, le commerce illicite, les escroqueries en ligne, les systèmes de Ponzi et l’utilisation abusive des avoirs virtuels. Ces activités illégales peuvent être liées au financement du terrorisme directement, lorsque les groupes terroristes reçoivent des fonds par ces combines, ou indirectement, par le biais du blanchiment d’argent ou des réseaux intermédiaires. Ces connexions mettent en lumière comment des formes différentes de crime deviennent de plus en plus imbriquées, ce qui souligne le besoin d’une réponse unifiée et coordonnée. »

L’Angola, le Cameroun, le Kenya, la Namibie, le Nigeria et le Soudan du Sud ont collaboré avec Interpol et Afripol. En Angola, les autorités ont arrêté 25 personnes provenant de plusieurs pays et engagées dans une opération de financement du terrorisme et de blanchiment d’argent. Au Kenya, deux personnes ont été accusées de recruter et de radicaliser les gens avec de l’argent provenant de Tanzanie, obtenu sur une plateforme de cryptomonnaie.
Une opération frauduleuse d’investissement en cryptomonnaie a volé un montant estimé à 562 millions de dollars appartenant à plus de 100.000 personnes dans 17 pays du monde entier. Les enquêteurs ont découvert qu’une partie de cet argent aurait pu être utilisée pour financer le terrorisme.
Jalel Chelba, directeur exécutif d’Afripol, a déclaré : « Le succès de l’opération Catalyst est dû à la synergie et la convergence d’efforts parmi les unités nationales engagées dans la lutte contre le crime financier, le cybercrime et le terrorisme. Cette entreprise conjointe, dédiée à la perturbation du financement du terrorisme dans l’ensemble du continent africain, illustre comment une action coordonnée entre les État membres et facilitée par AFRIPOL et INTERPOL peut confronter efficacement les menaces de sécurité complexes et évolutives. Une telle coopération donne une preuve tangible du fait que, lorsque la communauté africaine de mise en application des lois est unie, elle offre une réponse décisive et appropriée dans la poursuite de la sécurité et la stabilité en Afrique. »
Les Chebabs Restent Un Géant Du Financement
Malgré plusieurs années de revers militaires et territoriaux face aux forces de l’Union africaine, les Chebabs de Somalie restent résilients grâce à leurs vastes capacités de collecte de fonds, selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA).
Les responsables du département du Trésor des États-Unis estiment que ce groupe terroriste lié à Al-Qaïda collecte jusqu’à 100 millions de dollars par an. Cette somme représentait plus du quart des revenus du gouvernement somalien en 2024, lesquels s’élevaient à 369,4 millions de dollars.
Wendy Williams, associée de recherche, a écrit dans un rapport du CESA en 2023 : Les Chebabs utilisent « un système d’extorsion hautement centralisé dans les ports d’entrée et sur les routes depuis près de deux décennies, principalement dans les territoires qu’ils occupent dans les régions du Sud et du Centre-Sud du pays. Leurs agents compilent une liste des avoirs des citoyens aux fins de perception de l’impôt annuel “zakât” de 2,5 % ». Les terroristes mettent en application ce processus « grâce à l’intimidation systématique et la violence ».
Le groupe investit dans des terrains et des petites ou moyennes entreprises hors des zones qu’il contrôle, et il a tiré profit de l’influence gouvernementale par le biais de la corruption et des chefs de clan. « Grâce à ces efforts d’infiltration et de co-option, et par l’emploi de la violence, les Chebabs ont créé efficacement la perception d’omniprésence et d’intimidation typique d’une organisation mafieuse. »
La plupart des transactions des Chebabs se font en espèces ou sous forme de transferts d’argent mobile. Le gouvernement a établi des règlements concernant l’argent mobile et prend militairement pour cible les points de contrôle de taxation, mais il reste plus à faire, écrit le Dr Williams. En particulier, la Somalie devra professionnaliser plus encore « les entités responsables pour les fonctions des finances, du renseignement et du judiciaire, qui œuvrent à l’avant-garde pour mettre fin au financement et au blanchiment d’argent des Chebabs ».

