L’Union africaine, les Nations unies et d’autres partenaires internationaux ont aidé à créer des mécanismes de coordination régionaux de plus en plus sophistiqués, mais ces efforts peuvent être entravés lorsque les pays participants sont axés sur des philosophies doctrinaires différentes.
« Le multilatéralisme est important parce que, individuellement, nous sommes très faibles, mais collectivement, c’est ce qui nous fournit des moyens beaucoup plus forts d’établir des règles qui nous sont plus utiles et nous mènent sur une voie de développement plus stable et plus durable », a déclaré Gustavo de Carvalho, chercheur en chef du South African Institute of International Affairs, pendant un webinaire du 24 février sur le développement des réformes multilatérales de paix et de sécurité. L’European Centre for Development Policy Management et le South African Institute of International Affairs ont organisé le webinaire.
L’interopérabilité efficace demeure un obstacle important pour les opérations de paix multilatérales dirigées par l’Afrique. Le terrorisme a nécessité une riposte régionale dans plusieurs environnements de conflit parmi les plus complexes d’Afrique, tels que la République démocratique du Congo, le Nord du Mozambique et la Somalie.
Dans les missions de sécurité multinationales, les soldats sont de plus en plus exposés à diverses approches tactiques exécutées par le biais de plusieurs programmes de formation étrangers. Ceci a fragmenté la doctrine militaire individuelle des pays, entravé l’intégration dans les missions multilatérales, sapé la planification opérationnelle et réduit l’efficacité des offensives conjointes, selon le major Beautah Suba, consultant en paix et sécurité des Forces de défense du Kenya, et le Dr Mugah Sitawa, chercheur-consultant à l’Institut pour les études de sécurité d’Afrique du Sud.
Ils écrivent dans un article du 20 mars pour defenceWeb, un site web d’actualité sud-africain : « En apparence, ces partenariats renforcent la capacité en introduisant du matériel de pointe, des procédures modernes de planification et un entraînement spécialisé aux combats. Pourtant, derrière ces avantages existe un risque structurel qui façonne peu à peu les résultats du champ de bataille dans l’érosion d’une doctrine d’infanterie unifiée au sein des armées nationales. »
La doctrine militaire d’un pays est un ensemble de principes qui régissent comment ses forces s’organisent, s’entraînent, se déploient, combattent et coordonnent au sein des opérations de sécurité. Elle normalise les tactiques, les techniques et les procédures des différents services, en se concentrant sur la façon de penser plutôt que sur ce qu’on pense. Elle peut inclure tout un éventail de sujets, depuis la technologie et la capacité disponibles jusqu’à la géographie et la nature des adversaires du pays. Elle peut être offensive ou défensive.
Dans les opérations multilatérales de contre-terrorisme, une doctrine unifiée permettrait aux unités d’infanterie et de forces spéciales de fonctionner au sein de la même structure opérationnelle que les ressources aériennes et navales.
« Lorsque la doctrine devient fragmentée ou diluée par des systèmes tactiques en concurrence, même les unités bien entraînées peuvent avoir des difficultés pour atteindre une cohérence opérationnelle, écrivent les chercheurs. Cette dynamique est de plus en plus visible sur plusieurs théâtres de conflit africains où l’assistance de sécurité régionale et internationale s’est rapidement intensifiée au cours des dix dernières années. »
Dans la lutte prolongée de la Somalie contre les Chebabs liés à Al-Qaïda, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Érythrée et le Kenya ont fourni une formation ou un soutien de formation, tout comme les partenaires internationaux des Émirats arabes unis, des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Union européenne et de la Turquie. Au sein des missions de l’UA, l’Ouganda a conservé un rôle à long terme et ses forces ont formé les bataillons et les officiers d’infanterie somaliens dans les opérations de contre-insurrection et de soutien à la paix.
« Bien que ces programmes aient certainement renforcé les capacités tactiques de la Somalie, ils ont aussi introduit diverses influences doctrinaires, écrivent les chercheurs. Lorsque cela est combiné à un entraînement fourni par les autres partenaires, le résultat peut être une force dans laquelle les méthodologies opérationnelles peuvent varier considérablement d’une brigade à l’autre. »
Ils constatent l’émergence de modèles similaires en République centrafricaine et en RDC.
« Sur une base individuelle, chacun de ces partenariats contribue une expertise de grande valeur et améliore les capacités des unités impliquées. Le défi émerge lorsque de multiples influences doctrinaires convergent au sein d’une seule armée nationale sans doctrine unificatrice qui les intègre. Dans de tels environnements, les formations peuvent œuvrer selon des cycles de planification de mission, des protocoles de communication ou des procédures d’engagement différents. Les commandants coordonnant les opérations conjointes sont forcés de réconcilier diverses approches tactiques, ce qui complique la coordination sur le champ de bataille et donc ralentit le processus opérationnel de prise de décision ainsi que l’évaluation des menaces. »
Les deux chercheurs décrivent un processus structuré permettant aux forces armées œuvrant au sein de mécanismes sécuritaires bilatéraux et multilatéraux d’établir une doctrine unifiée. Il commence par l’évaluation de l’environnement stratégique opérationnel et l’analyse des menaces, du terrain et de la dynamique géopolitique qui influencent les modes de conflit. Les évaluations de renseignement identifient les tactiques des insurgés, les réseaux transfrontaliers et les risques émergents de sécurité.
« Lorsque la doctrine dirige l’entraînement, les partenaires internationaux renforcent la structure opérationnelle d’un pays plutôt que d’introduire des systèmes concurrents. Dans un tel modèle, l’entraînement des forces spéciales améliore les capacités d’élite tout en restant aligné sur la doctrine d’infanterie nationale, ce qui assure que la spécialisation tactique renforce la structure militaire au sens large au lieu de la fragmenter. »
