Africa Defense Forum

LA SÉCURISATION DES MERS PARTAGÉES

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LE CONTRE- AMIRAL PETER KOFI FAIDOO DU GHANA 

considère que la collaboration, la technologie et la formation sont cruciales pour sécuriser le golfe de Guinée

Le contre-amiral Faidoo est le chef d’état-major de la Marine. Avant cette nomination obtenue en 2016, il avait occupé de nombreux postes, notamment ceux de directeur des Opérations navales et coordinateur de la Sécurité maritime nationale. En 2012, il est nommé directeur général de la formation au quartier général et en 2015 il devient officier général au commandement du Western Naval Command. En 1998, en tant que commandant du GNS Sebo, il a participé à la force navale opérationnelle du comité de surveillance de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et son vaisseau a contribué à arrêter l’invasion du port de Freetown en Sierra Leone par des rebelles. Ses actions ont été récompensées par une médaille pour le leadership et par la nationalité honoraire sierra-léonaise. Il s’adresse à ADF à Accra. Cet entretien a été modifié pour l’adapter à ce format.

ADF : La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (pêche IUU) constitue un problème majeur pour l’Afrique de l’Ouest. Selon une étude, environ 40 % du poisson attrapé dans les eaux de l’Afrique de l’Ouest le sont illégalement. Que fait le Ghana pour faire face à ce problème ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : Le secteur de la pêche et ses ressources constituent depuis longtemps l’un des piliers de l’économie nationale. Celui-ci génère plus d’un milliard de dollars en revenus par an et représente 4,5 % au moins du produit intérieur brut. On estime que ce secteur permet à 2,4 millions de personnes de subvenir à leurs besoins. Les cas de pêche IUU sont très nombreux en mer, non seulement ici mais partout dans le golfe de Guinée. C’est le cas depuis très longtemps. Le Ghana a adhéré à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, donc nous revendiquons une zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles marins. Ainsi, au Ghana par exemple, nous avons plus de 64.000 milles marins carrés ce qui représente une zone énorme par rapport à la superficie territoriale du pays. Nous sommes plus ou moins un pays du tiers monde. Nous ne possédons pas suffisamment de patrimoine et de ressources pour patrouiller la zone entière et installer des vaisseaux plateformes en mer. Néanmoins, au Ghana nous nous débrouillons mieux que certains de nos voisins car nous avons de meilleures ressources. Il n’en reste pas moins que certains secteurs des mers ne sont pas patrouillés régulièrement. Il faut reconnaître que la région perd environ 2,3 milliards de dollars par an à cause de la pêche IUU.

Nous coopérons avec les autres agences sous forme d’une unité de criminalité de la pêche (FEU). Celle-ci comprend du personnel issu de la Marine du Ghana, de la police maritime du Ghana, de la commission des pêches et du bureau du procureur général. La FEU mène des patrouilles en mer et sur terre afin de faire appliquer les lois et la réglementation sur la pêche. Les responsabilités de la FEU comprennent la mise en vigueur d’une période d’interdiction de pêche, le suivi de la réglementation, le développement des capacités et des ressources humaines nécessaires au programme d’observation à bord de tous les navires industriels enregistrés au Ghana.

Un membre de la police maritime du Ghana s’approche d’un vaisseau soupçonné de pêche illicite. MARINE DES ÉTATS-UNIS

ADF : Comment la technologie vous aide-t-elle à lutter contre la pêche illicite ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : Il s’agit d’un domaine où nous avons fait énormément de progrès. On ne peut pas insister suffisamment sur l’importance de la technologie pour lutter contre la pêche illégale. Tous les navires de pêche industrielle enregistrés au Ghana doivent avoir à bord un système de surveillance du vaisseau de même qu’un transpondeur pour le système d’identification automatique (SIA). Ceci permet de suivre et de surveiller le vaisseau continuellement à partir du Centre de vigilance, contrôle et surveillance des Centres d’opérations maritimes de la marine partout dans le pays. En outre, tous les thoniers sont également équipés d’un système électronique de surveillance. Ce système vidéo enregistre les activités de pêche à bord. La vidéo peut ensuite être téléchargée et visionnée. Les technologies permettent d’aller loin pour assurer que les vaisseaux et leur commandant se conforment à des pratiques de pêche responsables.

Nous travaillons également en partenariat avec les États-Unis et l’AFRICOM (état-major unifié des États-Unis pour l’Afrique). Ils nous ont fourni les équipements pour observer la mer à partir de notre centre d’opérations maritimes. Nous avons accompli cela par le biais d’équipements tels que la surveillance TIMEZERO ou SIA de façon à observer ce qui se passe dans nos eaux et, lorsque c’est nécessaire, intervenir sur place pour engager des poursuites en cas de pêche illégale.

ADF : En quoi consistent les partenariats avec les autres pays du golfe de Guinée et d’ailleurs pour le partage des renseignements sur les vaisseaux pêchant illégalement dans vos eaux ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : À nouveau, je tiens à remercier le gouvernement des États-Unis pour son action par le biais de la marine des États-Unis. Au Ghana, nous maintenons d’excellentes relations avec les pays du golfe de Guinée, en particulier la Côte d’Ivoire à l’Ouest et le Togo à l’Est. Les exercices conjoints tels que Obangame Express nous permettent d’améliorer notre interopérabilité et de créer des relations de confiance entre nous. Il faut dire que même lorsque nous étions en plein litige maritime avec la Côte d’Ivoire, nous avions continué à leur fournir des vaisseaux comme cibles dans le cadre d’Obangame et nos centres d’opérations maritimes sont en contact permanent. Ils sont en mesure de coordonner les questions de sécurité maritime transfrontalière. En effet, la semaine dernière un navire a quitté le mouillage au Togo sans payer les redevances et s’est dirigé vers les eaux du Ghana. Les autorités du Togo nous ont immédiatement alerté et nous avons envoyé aussitôt un navire pour les aborder. Le vaisseau a été retenu au Ghana jusqu’à acquittement de ses obligations envers les autorités togolaises. Avec le Nigeria nous avons une relation spéciale en ce qui concerne les échanges institutionnels de formation. Pendant deux ans de suite, j’ai participé personnellement à des colloques maritimes régionaux au Nigeria et nous avons aussi envoyé des navires pour participer aux exercices maritimes internationaux. Donc, nous coopérons avec nos voisins, nous essayons de partager les ressources, puisque de nombreux vaisseaux ne sont pas équipés de mesures de contrôle et la présence en mer n’est pas forcément assurée en permanence.

Un membre du service des navires spéciaux du Ghana prend part à une perquisition à bord d’un vaisseau cible pendant l’exercice Obangame Express.
PREMIER MAÎTRE THERON J. GODBOLD/MARINE DES ÉTATS-UNIS

ADF : Au début 2018, cinq attaques menées par des pirates ont été enregistrées dans les eaux du Ghana. C’est inhabituel au sein d’une zone généralement sûre et certains vaisseaux de l’industrie du thon ont temporairement suspendu leurs opérations pour des raisons sécuritaires. Une de ces attaques concernait le navire de pêche Marine 711 qui a été détourné avec 5 personnes prises en otage. Qu’est-ce qui a été fait depuis pour faire face à la piraterie ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : La piraterie est peu répandue au Ghana et c’est le cas depuis longtemps. Comme je l’ai dit, nous assurons une surveillance très rigoureuse de nos eaux. Néanmoins, les incidents relevés au Ghana au début de l’année sont extrêmement regrettables. Concernant la prise du Marine 711, la Marine du Ghana a fait de son mieux avec tous les moyens nécessaires dès qu’elle a été informée du détournement. Un vaisseau est parti en mer immédiatement. Cependant, l’étendue de notre mer alliée aux ressources limitées dont dispose la Marine rendent les choses très difficiles. Une des leçons concerne la nécessité de fournir et de partager les renseignements en temps opportun. Les informations du détournement sont parvenues à la Marine alors que le vaisseau capturé se trouvait très près de la frontière togolaise. Lorsque la Marine arriva à cet endroit, le vaisseau se trouvait déjà dans les eaux togolaises. Il est donc nécessaire de signaler les incidents aussi rapidement que possible afin d’assurer une réponse rapide. Le partage des renseignements est aussi très important pour prévenir les crimes en mer. Les vaisseaux de pêche ont été sensibilisés au besoin de signaler tout navire suspect et toute activité illégale à la Marine. La Marine a également intensifié les patrouilles en mer et au mouillage. Nous organisons régulièrement des réunions avec les parties prenantes afin de partager les idées sur la façon d’assurer au mieux la sécurité et la sûreté de nos eaux. Dans cette perspective, les opérateurs et les équipages de vaisseaux ont aussi été sensibilisés à la vigilance lors des mouillages et en mer. Notre Marine a déjà formé des forces spéciales pour faire face aux incidents de piraterie et continue à le faire.

ADF : Quelle est votre appréciation de la situation sécuritaire dans les eaux ghanéennes côtières aujourd’hui ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : La situation sécuritaire est excellente. Nous avons les moyens électroniques pour surveiller nos eaux jusqu’aux limites de la ZEE et nous avons, heureusement, suffisamment de ressources outre l’aide fournie par les aéronefs de patrouille maritime de l’Armée de l’air pour savoir exactement ce qui se passe dans nos eaux à tout moment. Et, lorsque cela est nécessaire, nous sortons en mer et nous avons arrêté plusieurs vaisseaux pratiquant la pêche illégale, le chalutage, le vol et autre.

Des marins ghanéens participent à l’inauguration du complexe du quartier général de la Marine à Camp Burma.
GOUVERNEMENT DU GHANA

ADF : Vous avez lancé un appel pour une nouvelle formation de la Marine du Ghana pour faire face aux nouvelles menaces maritimes. Quel type de formation souhaitez-vous introduire ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : Au Ghana, nous travaillons en étroite collaboration avec les autres agences pour sécuriser le domaine maritime. En particulier, nous collaborons très étroitement avec l’autorité maritime du Ghana, dont le mandat consiste à coordonner les questions de sécurité et de sûreté en mer. Celle-ci est d’un grand soutien logistique, ce qui a amélioré nos capacités. À l’avenir nous devons achever et adopter notre stratégie nationale pour la sécurité maritime, ce qui va permettre de définir clairement les responsabilités de chaque agence et fournir des mécanismes de coordination. Bien des fois lorsqu’on est en présence d’activités illégales en mer, on cherche à se rendre sur place et aborder le vaisseau. Parfois il est nécessaire d’effectuer un abordage fermé ou autrement dit un « abordage non conforme ». Par conséquent, nous avons développé des escadrons de navires spéciaux qui sont formés et équipés pour gérer les menaces asymétriques et les questions de maintien de l’ordre. Ces forces spéciales sont à même de mener aussi bien des opérations de haute intensité que des activités banales liées au maintien de l’ordre. Elles sont également formées pour travailler avec leurs homologues civils.

ADF : Est-ce qu’une partie de cette formation couvre le besoin pour les marins de connaître le droit maritime ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : C’est un domaine qui nous pose toujours des problèmes, car la Marine n’est pas équipée pour engager des poursuites. Au Ghana, lorsque nous avons arrêté quelqu’un, nous devons remettre cette personne aux parquet. Nous n’avons pas suffisamment de connaissances juridiques pour engager les poursuites. Lorsque nous partons en patrouille de pêche, nous y allons avec des officiers du ministère de la Pêche pour vérifier les infractions et rassembler les preuves documentaires. Ensuite nous les remettons au procureur général lorsque nous arrivons à terre pour qu’ils soient poursuivis. Donc, oui, nous avons besoin d’assurer une formation juridique, notamment pour comprendre la nature de l’infraction et, de façon plus importante, pour pouvoir engager des poursuites et montrer l’exemple pour décourager les autres.

ADF : Vous avez également demandé plus de collaboration entre la Marine et les autres agences du gouvernement. Comment pensez-vous atteindre cet objectif ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : Notre collaboration se passe très bien. Nous sommes tous des parties prenantes dans cette entreprise ; nous avons des défis à relever en termes de ressources et nous sommes souvent obligés de faire appel à l’autorité maritime et aux autorités portuaires du Ghana pour obtenir leur aide, parfois avec du carburant pour partir en mer et parfois avec des équipements. Le ministère de la Pêche du Ghana, par exemple, a fait l’acquisition de deux vaisseaux patrouilleurs pour nous, lesquels sont gérés par la marine. Actuellement, la Ghana National Petroleum Co. est en cours de négociations avec certaines compagnies pétrolières pour que celles-ci nous aident à obtenir plus de vaisseaux patrouilleurs pour la protection de notre industrie du pétrole. Donc, oui, nous collaborons avec de nombreuses agences et cela nous aide considérablement à assurer la sécurité sur nos mers.

ADF : Comment décririez-vous les partenariats actuels de sécurité entre le Ghana et les autres pays de la région ?

CONTRE-AMIRAL FAIDOO : Avec ces exercices maritimes, cela nous aide à mener des opérations conjointes et combinées. Le golfe de Guinée est constitué de pays francophones et anglophones. Jusqu’à récemment, lorsque ces exercices commençaient, généralement sous l’égide des États-Unis, nous n’avions pas tant collaboré entre nous. Cependant, avec le soutien de la Marine des États-Unis et de l’AFRICOM, nous obtenons beaucoup de collaboration. Cela nous a beaucoup aidé, en permettant aux pays francophones et anglophones de travailler ensemble. Cela a réduit la méfiance et la rivalité. Maintenant, nous travaillons tous ensemble en tant que force conjointe. Il existe des domaines qui sont un peu difficiles. Nous avons différentes doctrines. Le Ghana et le Nigeria utilisent une doctrine britannique et américaine, alors que les pays francophones ont une approche basée sur le système français. Nous travaillons activement pour résoudre ce problème. Mais ces collaborations nous ont permis de partager les renseignements de façon à ce que les bandits sachent qu’ils ne peuvent pas s’échapper des eaux d’un pays pour rejoindre celles d’un autre. Par exemple, si un vaisseau commet un crime au Togo puis s’enfuit vers les eaux du Ghana, les autorités togolaises vont nous informer et nous irons les aborder pour les remettre au Togo. Nous avons un accord tacite en cas de poursuite transfrontalière. Si nous poursuivons un criminel qui atteint les eaux du Togo, nous informons simplement les autorités du pays et nous pouvons à notre tour naviguer dans leurs eaux et effectuer l’arrestation. Cela s’est avéré très utile. Au Ghana, les officiels du gouvernement ainsi que la population en général sont conscients de l’importance de maintenir une marine puissante pour surveiller nos ressources de pêche, prévenir le crime en mer et maintenir généralement des voies maritimes de communication ouvertes pour le commerce. Je pense que le golfe de Guinée ne mérite pas la réputation de zone dangereuse. Nous faisons des efforts considérables pour que le secteur soit sûr tant pour les équipages que pour les passagers des vaisseaux.

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