LA COOPÉRATION CONTINENTALE

LA COOPÉRATION CONTINENTALE

Un entretien avec Asan Kasingye Directeur d’Interpol en Ouganda

Asan Kasingye est le directeur d’Interpol et des Relations internationales en Ouganda. Il occupe également la fonction d’inspecteur général adjoint pour les forces de police de l’Ouganda. Il a accepté de nous parler au téléphone au sujet de l’opération Usalama et des efforts fournis par son pays pour lutter contre le crime transnational. Après la fin de cet entretien, M. Kasingye accepta la nouvelle position de porte-parole de la police. Ses remarques ont été adaptées au format de cet article.

ADF : Pendant Usalama III, vos agents ont saisi plus de 1.000 kilos de stupéfiants. Quelle est l’étendue du problème des drogues en Ouganda et en Afrique de l’Est en général ?

KASINGYE : Je pense que l’un des problèmes les plus importants est que l’Ouganda est un pays de transit mais également de consommation de stupéfiants. Par conséquent, nous assistons à présent à une augmentation de la présence des stupéfiants dans le pays, notamment en ce qui concerne les plantations de cannabis. Le Cannabis sativa devient presque une culture commerciale, particulièrement en Ouganda occidental et dans certaines régions du centre du pays. Compte tenu du niveau de pauvreté dans le pays, plus de personnes ont recours à ce type de culture. Je sais également que ce type de trafic fonctionne en lien étroit avec bien d’autres formes de criminalité. Notre région des Grands Lacs est déchirée par les problèmes politiques et la guerre, et certains des groupes présents ont recours aux crimes transnationaux et environnementaux tels que le trafic d’ivoire, le vol de véhicules et, maintenant, le trafic de drogues pour financer les armes utilisées dans ces guerres. Il s’agit là du plus gros problème auquel nous faisons face. Nous sommes également confrontés à des défis d’ordre juridique. Notre régime juridique est un peu faible. Je pense que, lorsqu’on est arrêté en Ouganda pour trafic de drogues, la peine maximale est fixée à 1 million de shillings ougandais, soit environ 300 dollars, ou un an de prison, voire les deux combinées dans les cas les plus extrêmes. Il ne s’agit pas de mesures aptes à décourager les trafiquants dans leurs activités.

ADF : L’opération a permis d’identifier 17 victimes de trafic d’êtres humains. Est-ce un problème d’envergure en Ouganda ? Les victimes sont-elles kidnappées ou se soumettent-elles volontairement ?

KASINGYE : Nous n’avons pas vu beaucoup de cas de kidnapping vers d’autres pays. Ce qui se passe, c’est que 99 pour cent des victimes de la traite des personnes sont consentantes. Il s’agit néanmoins de trafic d’êtres humains. On ne leur dit pas la vérité, on leur ment en promettant un travail bien rémunéré au Moyen-Orient, alors que certaines entreprises ne sont même pas légitimes. Les victimes sont transportées hors du pays pour aller en Oman, au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Malaisie, en Indonésie, et il existe de nombreux problèmes par rapport à cela. Pour informer les gens, nous avons augmenté les programmes d’éducation et de sensibilisation à la radio, à la télévision et par le biais des réseaux sociaux. Les chiffres semblent néanmoins augmenter. Je pense qu’une des raisons pour cela, c’est le manque d’emplois. Même lorsque les gens sont victimes de la traite, si vous leur demandez les raisons ils vous répondent : « Nous n’avons pas de travail. Alors nous quittons le pays pour tenter notre chance. »

ADF : Cette opération représente un partenariat d’envergure entre l’Organisation pour la coopération des chefs de police de l’Afrique de l’Est (EAPCCO), l’Organisation pour la coopération régionale des chefs de police de l’Afrique australe (SARPCCO) et Interpol. Comment décrivez-vous le partenariat entre ces organismes ? Peut-on parler d’expansion et d’amélioration dans le temps ?

Un agent de police ougandais monte la garde dans les rues de Kampala. [REUTERS]

KASINGYE : Depuis la première opération mise en œuvre il y a 4 ans, EAPCCO a compris qu’il est essentiel d’établir une coopération permanente. Un appel à la coopération totale entre toutes les régions d’Afrique a alors été lancé, et je vous assure que c’est ainsi qu’Afripol a vu le jour. Le siège d’Afripol a été inauguré l’année dernière à Algers, en Algérie. Les chefs de police de 54 pays africains ont validé le mécanisme de coopération. Si à présent nous pouvons partager les renseignements et les bases de données en Afrique, nous verrons une réduction des chiffres de la criminalité. Par exemple, il est très facile pour les criminels internationaux trafiquant les stupéfiants de se déplacer entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique de l’Est parce que la coopération entre ces deux régions est limitée. Il en résulte que nous constatons que beaucoup de drogues arrivent dans notre région à partir du Nigeria, du Liberia, de la Guinée, du Togo, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Mais grâce à ce type de mécanisme, je suis certain que nous constaterons une diminution importante. Le deuxième point, c’est le terrorisme. Ce mécanisme nous permettra d’assurer une coordination et un partage des renseignements sur les terroristes et les combattants étrangers. Afin de résoudre ce problème, une participation au niveau de l’Afrique entière nous permettra de voir comment nous pouvons partager les renseignements et mettre fin à ce problème définitivement. L’effort de coopération entre SARPCCO et EAPCCO est très important, mais ce qui est plus probant encore, c’est la naissance d’Afripol, et je pense que cela renforce Interpol car l’Afrique fonctionne maintenant comme un seul grand organisme face à la criminalité internationale, alors qu’autrefois Interpol considérait l’Afrique comme quatre sous-régions. Nous sommes fiers de disposer maintenant du mécanisme d’Afripol qui permet une coordination au niveau de toute l’Afrique.

ADF : Où en est l’état d’avancement d’Afripol d’un point de vue opérationnel ?

KASINGYE : Au départ, nous faisions face à un mécanisme expérimental, mais il a maintenant été lancé en entier. Je suis certain que beaucoup de pays africains ont nommé des membres de leur équipe pour aller à Algers et commencer à travailler sur les divers programmes d’Afripol. Plus tard, nous allons utiliser le réseau de communication d’Interpol pour partager les données et les renseignements et assurer une coordination plus importante. Nous n’y sommes pas encore, mais je peux vous garantir que d’ici à un an à peu près, nous devrions être pleinement opérationnels.

ADF : Il semblerait que l’un des aspects les plus importants d’Usalama est de surmonter les obstacles et d’établir des rapports de confiance. Maintenant que vous avez travaillé avec d’autres chefs de police dans la région, quelle importance donnez-vous à ces relations professionnelles dans le démantèlement des réseaux criminels transnationaux ?

KASINGYE : Oui, c’est une grande avancée. Par exemple, je connais chacun des responsables du Bureau central national (NCB) au sein des régions EAPCCO et SARPCCO. Je peux prendre mon téléphone et m’adresser au responsable du NCB à Pretoria, dont je connais le nom et l’aspect. Je peux appeler quelqu’un d’autre dont je connais le nom et l’aspect au Mozambique, en Angola, au Swaziland, au Lesotho, au Malawi, etc. Je peux appeler tous ces gens, car nous nous connaissons. Par exemple, je parle tous les jours à la responsable du NCB au Malawi. Elle me parle des véhicules qui ont été détournés du Malawi et qui sont maintenant acheminés vers l’Ouganda. Je peux donc informer mon personnel et les envoyer à la recherche de ces véhicules. Nous avons pu partager directement des renseignements sur les vols de véhicules à Pretoria et Johannesburg en Afrique du Sud, qui sont ensuite acheminés vers Kampala. Et c’est ainsi que nous avons résolu ce problème.

Des agents de police ougandais sécurisent une scène de crime à Kampala. [AFP/GETTY IMAGES]

ADF : Pouvez-vous nous donner un exemple de trafic intra-Africain que vous tentez de démanteler ?

KASINGYE : Nous commençons à découvrir de nouvelles routes pour la traite des personnes. Plutôt que d’aller au Moyen-Orient, des gens originaires de l’Éthiopie, de la Somalie, de l’Érythrée, de Djibouti, de l’Ouganda, du Kenya et de la Tanzanie qui partent pour l’Afrique du Sud. Ils appellent cela « la poursuite de la route du Sud ». Il y a deux ans, une cinquantaine de personnes sont mortes suffoquées à bord d’un véhicule, un wagon qui était parti de l’Éthiopie à destination de l’Afrique du Sud. Arrivés en Tanzanie, ils sont morts suffoqués. Je pense que cela a fait 48 victimes. C’est à ce moment-là que nous nous sommes rendus compte de l’envergure de ce problème. Comment peut-on transporter des gens dans un conteneur, sur un véhicule qui part d’Éthiopie pour traverser tous ces pays ? Nous allons maintenant nous assurer d’affronter ce problème particulier. C’est un problème énorme que nous devons résoudre.

Finalement, nous partageons beaucoup d’information au sujet des crimes environnementaux. La plupart des trafiquants d’ivoire et de cornes de rhinocéros possèdent des bases en Afrique du Sud, au Zimbabwe et en Zambie. À présent, nous sommes en mesure de mieux coopérer avec ces pays. Je pense que nous sommes de plus en plus organisés et robustes, que nous partageons plus de renseignements, et que nous avons plus de succès, ce qui implique que nous avons réduit le problème. Oui, le programme Usalama commence à donner des résultats, et mon souhait est que nous puissions le mettre en place chaque année et partager nos renseignements, car une des difficultés c’est que certains pays ont une structure de partage des données nationales seulement avec d’autres pays. Je sais qu’avec le temps, la loi permettra de nous inclure dans ce partage, et c’est ainsi que nous allons résoudre ce problème. Nous sommes dans une position meilleure qu’il y a quatre ans.

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