Une récente investigation a révélé un réseau ténébreux d’agents, de recruteurs, de personnalités médiatiques influentes et de voyagistes qui ont envoyé des Africains parmi les combattants des lignes de front russes en Ukraine.
Plus de 1.400 Africains provenant de 35 pays ont signé un contrat avec l’armée russe entre janvier 2023 et septembre 2025, y compris plus de 300 qui ont été tués quelques mois après leur arrivée dans la zone de combat, selon un rapport du 11 février publié par le groupe d’investigation suisse INPACT.
Le rapport déclare : « Le recrutement des ressortissants africains n’est pas un phénomène isolé, mais plutôt le noyau d’une stratégie délibérée et organisée. Ces recrues ont été intégrées dans les vagues d’assaut conçues pour paralyser les lignes de défense ukrainiennes, en contribuant à une stratégie d’attrition. »
INPACT, qui dirige le projet All Eyes on Wagner assurant le suivi des mercenaires russes, a obtenu deux dossiers d’un programme du gouvernement ukrainien appelé Khachu Zhit (« Je veux vivre » en langue ukrainienne) contenant une liste de 1.417 Africains embauchés par l’armée russe pour se battre en Ukraine. Les données incluent les noms, pays d’origine et dates de naissance. Pour 316 Africains, les dates de décès sont aussi énumérées.
La Russie enregistre en moyenne 26.000 morts, blessés et disparus chaque mois. Le total depuis son invasion de l’Ukraine en 2022 est 1,2 million, selon les estimations du Center for Strategic and International Studies publiées en 2026. De tels chiffres stupéfiants expliquent pourquoi la Russie recrute systématiquement dans les pays africains, parmi beaucoup d’autres, pour pourvoir en personnel le type de guerre d’attrition qui utilise les attaques par vague humaine contre les positions ukrainiennes puissamment défendues.
La chercheuse danoise Karen Philippa Larsen qui étudie le recrutement des ressortissants étrangers par la Russie a déclaré sur le site web d’actualité letton Meduza pour un article du 22 janvier : « La Russie a un énorme besoin de personnel pour les combats de cette guerre. La plupart d’entre eux n’ont pas reçu de formation militaire. »
« Certains disent que leur commandant leur a signalé directement qu’ils seraient tués s’ils partaient. Ils se sentaient prisonniers sur la ligne de front. »
Le rapport d’INPACT montre une augmentation régulière du succès des efforts de recrutement russes sur le continent : 177 ressortissants africains en 2023, 592 en 2024 et 647 l’an dernier. Parmi les combattants identifiés, on compte 361 Égyptiens (le plus grand pays contributeur), 335 Camerounais, 234 Ghanéens, 56 Gambiens et 51 Maliens. Dans un rapport du 18 février, le service national de renseignement du Kenya déclare qu’un réseau de syndicats de trafiquants a induit plus de 1.000 ressortissants locaux à s’enrôler pour le service militaire russe.
L’enquêtrice Lou Osborn d’INPACT déclare sur la chaîne de télévision France 24 dans une interview du 16 février : « Cette liste n’est pas exhaustive. Nous pensons qu’elle indique en fait seulement un minimum. Nous croyons qu’il y en a beaucoup plus qui rejoignent. Ils recrutent de façon extrêmement agressive et il est très facile de trouver par hasard ces offres d’emploi. »
Le rapport explique en détail comment la Russie utilise un réseau complexe d’agents influents sur les réseaux sociaux, de voyagistes et d’intermédiaires pour attirer les Africains par le biais de fausses promesses liées à des emplois à haut salaire, des bourses d’études, des voyages, des passeports et des offres de nationalisation. Mais une fois qu’ils arrivent, de nombreuses recrues sont surprises de se retrouver dans l’armée, où ils signent un contrat en langue russe. Peu d’entre eux comprennent ce qu’ils signent.
Les réseaux de recrutement prospèrent en produisant « un écosystème commercial qui a créé des opportunités permettant à des personnes et des entreprises de s’enrichir en exploitant la misère humaine », selon le rapport. Mme Osborn a décrit une opération multi-niveaux qui commence en Russie avant de se brancher vers des efforts nationaux et locaux dans toute l’Afrique.
« Il existe un niveau de recrutement qui est directement géré depuis la Russie, dit-elle. Nous avons même pu parler à un recruteur russe qui nous a dit que son agence de voyage n’était pas en fait une vraie agence mais une façade pour les services de renseignement russes (FSB) qui coordonnaient l’effort principal.
« Nous avons ensuite identifié des agences de voyage et des agences de recrutement qui venaient juste d’ouvrir leurs portes et se concentraient seulement sur la Russie, ou d’autres qui étaient bien établies. De temps à autre, elles annoncent des offres d’emploi ou, parfois, elles sont très directes avec des offres pour rejoindre l’armée. Elles facilitent tous les processus d’obtention de visa. »
Autour des agences de voyage, des annonceurs et des intermédiaires, et en les soutenant, il existe un autre niveau opaque d’agents influents sur les réseaux sociaux qui sont payés pour vanter les avantages de vivre en Russie. Mme Osborn déclare que les opérations de recrutement russes sont aussi liées à des réseaux de traite humaine existants.
Dans une analyse du 19 février pour l’Atlantic Council, Katherine Spencer déclare que l’engin de recrutement du Kremlin continuera à balayer l’Afrique à mesure que les pertes russes sur le champ de bataille persisteront.
« Le recours croissant aux soldats africains par la Russie est le symbole puissant d’une invasion qui a terriblement mal tourné pour Vladimir Poutine. Le dictateur du Kremlin s’attendait à décapiter et subjuguer l’Ukraine en quelques jours. Au lieu de ça, alors que l’invasion entre dans sa cinquième année, Poutine se trouve forcé à recruter des soldats dans le monde entier afin d’éviter de déstabiliser la Russie et de menacer la survie de son propre régime. »
