Le colonel Ze-ev Krein est à la tête du Bureau sud-africain de lutte contre les stupéfiants depuis près de quatre ans, mais sa carrière au sein des forces de l’ordre a débuté en 2008. Durant cette période, il a vu son pays devenir une cible privilégiée des cartels mexicains qui cherchent à produire et faire circuler la méthamphétamine.
Il déclare lors d’un webinaire du 7 octobre par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA) et l’Institut d’études de sécurité de Pretoria : « Au cours des dix dernières années, nous avons constaté une augmentation exponentielle de la méthamphétamine. Ces cinq dernières années, nous avons commencé à découvrir des laboratoires de méthamphétamine à l’échelle industrielle. »
Le démantèlement de laboratoires d’envergure en Afrique du Sud et au Nigeria montre que l’Afrique est en train de passer de son rôle historique de couloir de transit pour le trafic de drogue à celui de base de production, déclare Ebunoluwa George Ojo-Ami, responsable du renseignement au sein du cabinet de conseil en risques maritimes Agwe Global Group.
« Au sens large, il faut retenir que l’Afrique, qui servait principalement de zone de transit pour le commerce international de la drogue, pourrait devenir dans certaines de ses régions un lieu où des réseaux criminels s’installent pour gérer des segments de la chaîne de production proprement dite », a-t-il dit à l’agence de presse Bloomberg dans un article publié le 8 octobre.
Pourquoi les cartels mexicains s’implantent-ils en Afrique ? L’Agence nationale nigériane de lutte contre les stupéfiants évoque une intensification de la répression menée par les autorités en Amérique du Nord, en Amérique centrale et en Amérique du Sud contre les cartels et les couloirs de trafic.
« Ces cartels subissent une pression dans d’autres régions du monde ; [ils] se tournent donc vers l’Afrique de l’Ouest pour en faire un pôle de production institutionnel », a déclaré Femi Babafemi, porte-parole de l’agence, à la BBC pour un article du 28 juillet.
Alors que les drogues d’origine végétale, notamment la cocaïne et l’héroïne, ne peuvent être cultivées et transformées que dans certaines régions du monde, les drogues de synthèse telle que la méthamphétamine peuvent être fabriquées n’importe où, à condition de disposer des précurseurs chimiques nécessaires et du savoir-faire adéquat. Cela permet aux groupes criminels d’accroître rapidement leur production.
Une partie de la méthamphétamine acheminée vers l’Asie, l’Europe et l’Océanie est désormais produite en Afrique, où les cartels cherchent à exploiter la faiblesse des forces de l’ordre, les réseaux de contrebande existants, la corruption et une main-d’œuvre bon marché.
« Les réseaux criminels gravitent là où les lacunes en matière de gouvernance, de sécurité ou de capacités judiciaires sont les plus marquées », a déclaré à Bloomberg Cheikh Ousmane Touré, représentant de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) au Nigeria.
Wendy Williams, chercheuse associée au CESA, souligne que la rentabilité des drogues de synthèse pousse les cartels à investir dans leur production.
Entre 2015 et 2019, les cartels mexicains ont généré environ 2,8 milliards de dollars grâce au commerce mondial de la méthamphétamine, selon les estimations de l’ONUDC. En 2015, un kilo de méthamphétamine mexicaine provenant du Nigeria, dont la production coûtait environ 1.500 dollars, pouvait rapporter 150.000 dollars sur le marché est-asiatique.
Les saisies de méthamphétamine sur le continent sont passées de 180 kg en 2012 à 1,3 tonne en 2017 ; toutefois, selon Wendy Williams, ce trafic demeure extrêmement lucratif, malgré les coups de filet majeurs réalisés par les forces de l’ordre.
« Actuellement, la méthamphétamine produite en Afrique et expédiée vers l’Australie et la Nouvelle-Zélande peut atteindre des prix bien plus élevés, potentiellement jusqu’à 16 fois plus, que sur le marché nord-américain. Cela constitue une incitation extraordinaire pour les trafiquants à développer la production sur le continent », a-t-elle déclaré lors du webinaire.
Alors que les autorités sud-africaines ont découvert et démantelé ces dernières années plusieurs laboratoires de méthamphétamine de grande envergure, dissimulés dans des fermes situées dans les zones reculées, le colonel Krein a commencé à prendre la mesure de l’ampleur du problème.
« Selon nos estimations, chaque laboratoire produit environ cinq tonnes par mois. En rands sud-africains, cela représente une valeur de 500 millions. L’achat d’une ferme coûte 8 millions de rands. Pour tous les autres articles (les précurseurs, l’équipement), il faut compter environ 2 millions. En somme, pour un investissement initial de 10 millions, on réalise un gain de 500 millions de rands dès le premier mois. Et ce, pour un seul laboratoire. »
