Alors que les groupes terroristes du Sahel empiètent sur le territoire des pays du littoral d’Afrique de l’Ouest, la Mauritanie est restée relativement calme. Elle n’a pas subi d’attaque terroriste majeure depuis 2011, lorsque des militants affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) attaquèrent un poste de gendarmerie près de la frontière malienne et enlevèrent un policier militaire.
Les analystes déclarent que l’emploi par la Mauritanie de femmes entraînées et certifiées comme guides religieux islamiques est un élément crucial de l’approche du pays au maintien de la paix. Ces femmes appelées mourchidates sont certifiées par l’État et déployée dans les prisons, les écoles, les centres de jeunesse, les hôpitaux et les mosquées, où elles parlent de la foi aux jeunes hommes et femmes.
Elles sont formées dans le droit islamique, la compréhension du Coran et l’histoire de la pensée théologique. Leur mission consiste à déradicaliser les jeunes. Les groupes armés fusionnent couramment les croyances religieuses radicales et les tactiques de recrutement, souvent auprès des populations plus jeunes qui sont sans emploi, marginalisées et mécontentes.
Dans les prisons, les mourchidates parlent aux détenus ayant des liens avec les groupes armés sahéliens. Elles contestent les allégations théologiques utilisées par ces groupes et offrent des arguments religieux différents ancrés dans les études islamiques traditionnelles. Elles affirment calmement que la violence contre les civils ne peut pas être justifiée dans l’islam. Elles essaient d’établir la confiance pour permettre aux détenus de reconsidérer leurs choix antérieurs.
« Les mourchidates ont été déployées par le ministère des Affaires islamiques dans différentes régions du pays, où elles ont appris aux jeunes les vrais enseignements de l’islam, tels que la tolérance, la charité et la responsabilisation, en jouant un rôle important dans la déradicalisation sans employer aucunement la force », déclare à Al Jazeera le sociologue mauritanien Yahia Elhoussein.
Mouna Bint Alban est une jeune mourchidate de la tribu des Tnwagyu, réputée d’avoir une bonne connaissance des sciences islamiques. Elle a dit à l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) que le raisonnement des extrémistes est contraire aux valeurs de l’islam et provient d’une incompréhension de la religion. Selon elle, les extrémistes utilisent souvent la rhétorique du takfir pour justifier leurs actes et leur haine des autres. Le takfir concerne des musulmans accusant d’autres musulmans d’être mécréants.
« Toutefois, le Coran condamne les pratiquants du takfir », a-t-elle déclarée, en ajoutant que son travail consiste à « corriger ces mauvaises interprétations » du Coran et « montrer à ces jeunes que l’islam exige la tolérance ».
La Mauritanie a lancé le programme en 2021 avec le soutien de l’ONU. Il est basé sur un programme mis en œuvre au Maroc en 2006, trois années après la journée d’attentats suicides où 43 personnes ont trouvé la mort et plus de 100 ont été blessées à Casablanca. Les mourchidates du Maroc reçoivent aussi une formation théologique et sociale formelle. La chercheuse marocaine Youssra Biare dit qu’elles sont devenues un exemple reconnu de femmes invoquant le leadership religieux pour empêcher la propagation de l’extrémisme violent.
« Au-delà de leur rôle d’opposition aux récits extrémistes, elles confrontent les facteurs sociaux et émotionnels qui peuvent rendre les jeunes gens vulnérables à la radicalisation, dit-elle à Al Jazeera. Pour les pays tels que la Mauritanie, le modèle marocain démontre comment les investissements dans les leaders religieux féminins bien formés peuvent renforcer la confiance communautaire, promouvoir les discours religieux modérés et créer des approches ancrées dans la culture en vue de la déradicalisation des jeunes et la cohésion sociale »
Les efforts pacifiques des mourchidates contrastent fortement avec les approches militaristes à la déradicalisation suivies par d’autres pays.
Aminata Dia, membre mauritanienne co-fondatrice du réseau Elles du Sahel regroupant des leaders féminins, déclare à Al Jazeera : « L’un des points forts du modèle mauritanien est qu’il a compris de bonne heure que l’extrémisme violent ne peut pas être affronté uniquement par des réponses sécuritaires. Le pays a investi dans la prévention, le dialogue religieux et le développement de la confiance communautaire, en particulier par le biais du programme des mourchidates. »
Bien que le programme des mourchidates, ainsi que la stratégie antiterroriste au sens large de la Mauritanie, ait empêché des attaques terroristes majeures, le pays fait toujours face à des problèmes de sécurité importants. L’une des menaces les plus urgentes provient du pays voisin du Mali, où l’organisation terroriste du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) a saisi de vastes territoires et imposé un embargo de carburant à Bamako. La situation sécuritaire du Mali est compliquée par la présence des mercenaires russes appartenant aujourd’hui à l’Africa Corps, qui se battent aux côtés des forces maliennes. Chaque organisme a commis des atrocités contre les civils.
À la fin août 2025, le GSIM a gagné le contrôle d’une base militaire dans la localité malienne de Farabougou, près de la forêt de Wagadou sur la frontière mauritanienne. Une semaine plus tard, le GSIM a capturé Farabougou. En octobre 2025, les forces armées de Mauritanie et du Sénégal ont commencé à intensifier leurs opérations de sécurité conjointes sur leur frontière commune avec le Mali en réponse à la menace terroriste croissante.
