Africa Defense Forum

Défendre les gains durement acquis

Un entretien avec le commandant de la force de l’AMISOM

PHOTOS AMISOM

Le lieutenant-général Silas Ntigurirwa a commandé la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM), forte de 22.000 hommes, de décembre 2013 à décembre 2014. Premier Burundais à remplir cette fonction, il est arrivé en Somalie après une longue carrière militaire, au cours de laquelle il s’est spécialisé dans la supervision de processus complexes de désarmement, de démobilisation et de réintégration au Burundi. Âgé de 46 ans, il est marié et père de quatre enfants. Il a rempli de nombreuses fonctions dans son pays, y compris des postes de commandement de sections, de compagnies et de bataillons. Il a aussi servi en Côte d’Ivoire comme président du programme de réforme du secteur de la sécurité et de la transformation de la défense et de la sécurité. Le lieutenant-général Ntigurirwa s’est entretenu avec ADF au téléphone depuis Mogadiscio, en décembre 2014. Cette interview a été écourtée pour des raisons d’espace et a été réalisée en anglais.

ADF : L’un des derniers succès de l’AMISOM a été l’Opération Océan Indien, qui a permis de reprendre un grand nombre de territoires côtiers à al-Shebab, d’éliminer des chefs importants et de provoquer des défections chez al-Shebab. Pouvez-vous décrire cette opération ainsi que sa planification et les enseignements tirés ?

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : L’Opération Océan Indien a été une grande réussite et elle a été menée méthodiquement. Chaque secteur, par exemple, avait ses propres objectifs à atteindre. Elle a été planifiée de telle sorte que beaucoup de lignes de front étaient ouvertes en simultanément et les terroristes d’al-Shebab ont été confrontés à de nombreux problèmes d’un front à l’autre, en raison de la tactique utilisée. Cette opération avait aussi été annoncée par plusieurs organes de presse — locaux et internationaux — et tous les objectifs étaient parfaitement connus d’al-Shebab et des forces de l’AMISOM. Toutes les forces étaient donc prêtes et préparées. Cette couverture internationale a contribué au succès de l’opération, car lorsque les informations ont été annoncées, tout le monde était au courant et une bataille psychologique a été engagée avec al-Shebab.

ADF: Est-il vrai que ces villes côtières avaient une grande importance économique parce qu’elles finançaient al-Shebab ?

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : C’est tout à fait vrai. La prise et la libération de ces villes côtières, comme Baraawe, des mains du commandement d’al-Shebab les a affaiblis, parce qu’al-Shebab utilisait ces ports pour exporter du charbon de bois et importer des munitions et des armes. Alors, il ne fait aucun doute que la reprise de ces villes côtières affaiblira financièrement al-Shebab. Nous sommes convaincus que la libération de ces villes côtières incitera les partisans d’al-Shebab au sein de la population locale à retirer leur soutien et à rejoindre le gouvernement fédéral de Somalie.

ADF: Quelle est la structure de l’AMISOM ?

AMISOM Force Commander,  Lt. Gen. Silas Ntigurirwa and Somalia Chief of Defence Forces, Somali's Chief of Defence Forces, Maj. Gen. Dahir Aden Elmi,  receiving a brief about the failed attack by Alshabaab on Parliament building on 24th May 2014.
Le commandant de la force de l’AMISOM, le lt.-gén. Silas Ntigurirwa, du Burundi, au centre et le chef des forces de défense de la Somalie, le maj.-gén. Dahir Aden Elmi, à gauche, sont informés de l’attentat manqué du Parlement somalien en mai 2014. [AMISOM]

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : L’AMISOM est structurée en secteurs. Le secteur 1 est sous le commandement du contingent ougandais, renforcé par une partie du contingent burundais. Le secteur 2 est sous le commandement des forces de défense du Kenya ; le secteur 3 est sous le commandement des forces de défense nationale de l’Éthiopie ; le secteur 4 est sous le commandement du contingent de Djibouti, renforcé par un bataillon des forces de défense nationale éthiopiennes ; le secteur 5 est sous le commandement des forces de défense nationale du Burundi et le secteur de Kismayo, qui est un secteur multinational, est sous le commandement de la Sierra Leone. Ce secteur de Kismayo est aussi composé de troupes des forces de défense du Burundi et du Kenya.

L’AMISOM comprend trois composantes : une composante civile, une composante militaire et une composante policière. Normalement, la composante civile soutient la composante militaire et la composante policières, lesquelles collaborent étroitement avec le gouvernement fédéral de Somalie.

ADF: Avec autant de pays contributeurs de troupes, comment les forces de l’AMISOM ont-elles résolu les problèmes d’interopérabilité ?

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : L’AMISOM est une mission multinationale composée de contingents de plusieurs pays comme le Burundi, Djibouti, l’Éthiopie, le Kenya, la Sierra Leone et l’Ouganda. Ce sont les contingents qui ont des troupes sur le terrain, militairement parlant, mais certains pays ont aussi des officiers d’état-major au sein de l’AMISOM. Alors la barrière linguistique est un problème commun à tous les contingents, en particulier lorsque nous voulons communiquer avec les Somaliens qui ne parlent pas anglais ni d’autres langues internationales. Pour résoudre ce problème, nous faisons normalement appel à des interprètes. L’AMISOM recrute des Somaliens qui parlent bien anglais et d’autres langues locales. Le deuxième problème se situe au niveau de la tactique et de la doctrine, parce qu’il y a des différences de points de vue entre plusieurs pays. Tous les contingents suivent une formation de pré-déploiement, organisée par ACOTA [Assistance et Formation aux Opérations de Contingence en Afrique] et d’autres partenaires. Cette formation, qui est la même en Ouganda et au Kenya, donne une vision commune aux soldats de la paix qui participent à la mission en Somalie. Tant que nous avons cette vision commune et le même mandat de libérer la Somalie de l’idéologie d’al-Shebab, il n’y a pas vraiment de problème d’interopérabilité. C’est aussi important au niveau du commandement, parce que lorsque nous avons une réunion avec tous les commandants de secteur, nous avons la même vision et le même objectif. Lorsque chaque commandant de secteur évoque un problème qui le préoccupe, tous se mettent d’accord sur la réponse et la solution. C’est une bonne stratégie que nous utilisons pour surmonter les différences qui compliquent parfois la mission.

ADF: Quel est le statut de l’Armée nationale somalienne ? Peut-elle déjà assurer la sécurité du pays ?

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : L’Armée nationale somalienne se trouve à un stade où elle ne peut pas agir seule ; elle a besoin du soutien de l’AMISOM. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous menons cette opération conjointe. Ces forces sont confrontées à des problèmes logistiques et il y a un manque de formation professionnelle au niveau du commandement. C’est pourquoi l’AMISOM et ses partenaires ont contribué à former l’Armée nationale somalienne et à l’assister en termes de capacités logistiques et techniques. En fait, l’AMISOM a déjà formé 17.950 hommes, par exemple dans le cadre d’un cours sur les droits de l’homme. Cette formation a permis de réaliser des progrès substantiels, que nous avons constatés lors des opérations conjointes. Nous nous sommes, par exemple, plus appuyés sur l’Armée nationale somalienne lors de l’Opération Océan Indien, que lors de la dernière, l’Opération Aigle. Nous espérons que grâce à ces efforts conjoints de l’AMISOM et de ses partenaires, l’Armée nationale somalienne atteindra ses objectifs dès que possible.

ADF: Dernièrement, al-Shebab a lancé un certain nombre d’attaques brutales, dont l’explosion d’une voiture piégée près d’un convoi des Nations Unies, à proximité de l’aéroport de Mogadiscio, le 3 décembre 2014. Que pensez-vous de ces attaques ?

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : Al-Shebab a changé de tactique et est passé à la guerre asymétrique. Cette tactique est une tactique de guérilla et ils utilisent parfois des jeunes de communautés ralliées à leur cause. Les militants se mêlent à la population. Alors pour contrer cette menace, l’AMISOM collabore, en particulier avec les institutions nationales et les institutions de sécurité somaliennes, pour gagner la confiance de toute la population. À ce sujet, nous ne doutons pas que cette tactique asymétrique sera affaiblie et vaincue, parce que nous chercherons à coopérer avec la population somalienne et nous utiliserons d’autres moyens de collecter les informations pour connaître les [cachettes] d’al-Shebab. Nous menons aussi, conjointement avec l’Armée nationale somalienne, des opérations de bouclage et de fouille, en particulier à Mogadsicio, afin d’éviter toute infiltration d’al-Shebab dans la capitale et dans les villes libérées. Cette tactique nous a permis de saisir des EEI, des fusils et des munitions, ainsi que beaucoup de matériaux utilisés pour la confection d’EEI. Cette tactique a été très efficace, notamment dans les villes.

Nous avons enregistré de tels progrès avec l’Opération Océan Indien qu’aujourd’hui, 80 pour cent du territoire est sous le contrôle de l’AMISOM et du gouvernement fédéral de Somalie, à l’exception de quelques poches de résistance auxquelles il faudra s’attaquer dans l’avenir proche, probablement en 2015, pour libérer toute la Somalie.

ADF: Il semble que le changement de stratégie d’al-Shebab vers une tactique plus asymétrique indique qu’il ne pense pas conserver longtemps son emprise sur le territoire. L’AMISOM a libéré 26 villes l’année dernière. Pensez-vous que l’AMISOM puisse consolider ses gains en 2015 ?

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : Al-Shebab est à présent affaibli. Cela ne fait aucun doute. Mais nous devons continuer à renforcer le message contre al-Shebab pour les obliger à se détruire eux-mêmes. Maintenant, ils n’ont pas d’autre choix que de mener une guerre asymétrique. Ils ne sont pas capables d’attaquer nos forces de front. Il nous faut consolider nos mesures de sécurité. L’AMISOM a payé un lourd tribut, y compris en perte de vies humaines.

ADF: Maintenant que beaucoup de ces villes ont été libérées, l’AMISOM cherche-t-elle à ouvrir des voies d’approvisionnement, de sorte que l’aide humanitaire, des marchandises et des travailleurs humanitaires puissent entrer dans le pays ?

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : C’est une question très importante, parce que lorsque nous libérons des villes, la première chose que nous faisons, c’est séparer les innocents des terroristes. Nous savons que la plupart d’entre eux s’enfuient, et lorsque nous reprenons la ville, ils reviennent. Ces activités contribuent grandement à gagner la confiance de la population locale, parce que lorsque les gens reviennent, ils trouvent les forces de l’AMISOM et de l’Armée nationale somalienne prêtes à les accueillir et à leur fournir l’aide de base dont ils ont besoin. Cela crée un climat de bonne volonté entre la population locale, l’Armée et l’AMISOM. Aussi, vous vous souvenez que, sous le contrôle d’al-Shebab, les gens souffraient en raison de lourds impôts et parfois des mariages forcés. Alors,  lorsque les gens voient que nos forces respectent les droits de l’homme et leur donnent l’occasion de s’exprimer, ils se sentent beaucoup mieux et acceptent la présence de nos forces.

Les projets civilo-militaires ont un impact rapide sur les communautés locales, qui font confiance à nos forces. Bien sûr, nous retrouvons un peu de cela dans l’aide humanitaire. Nous avons dû sécuriser les principales voies d’approvisionnement. Al-Shebab a utilisé beaucoup d’EEI et nous ne pouvons pas sécuriser les voies sur toute leur longueur. Alors nous avons établi un programme d’escorte de l’aide humanitaire à la population. Mais cela a été un énorme défi ; c’est pourquoi l’AMISOM et ses partenaires doivent former la police somalienne à apporter la sécurité et l’ordre dans toute la Somalie, parce que c’est la tâche de la police.

ADF: Le fait que vous soyez Burundais influence-t-il la manière dont vous concevez la mission de l’AMISOM ?

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Le commandant de la force de l’AMISOM, le lt.-gén. Silas Ntigurirwa, informe la presse après que l’AMISOM et les forces somaliennes ont trouvé une cachette d’armes lors d’une opération de blocage et de fouille en août 2014. [AMISOM]

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : En tant que Burundais, je ne doute pas que mon pays puisse être un exemple pour la Somalie, non seulement en Somalie, mais aussi dans d’autres pays africains. Il y a de nombreuses années, le Burundi a été en proie à la guerre civile et, vous savez, en Afrique, toutes les crises et toutes les guerres civiles se ressemblent. Donc, je pense que mon pays peut servir d’exemple et peut aider la Somalie. Elle doit mettre en place une politique unie et des institutions nationales. Les Somaliens doivent abandonner le système de clans et adopter un esprit patriotique. Chaque conflit, chaque crise a ses racines, sa base. En Somalie, il y a ce système de clans qui crée de nombreuses différences entre les communautés. Alors, en tant que Burundais et général contribuant à apporter la paix et la stabilité à mon pays, j’encourage tous les Somaliens à œuvrer à un bel avenir pour la génération future. Je leur conseille aussi d’avoir une bonne volonté politique. Il est important que les parties au conflit aient la même vision de l’intérêt national. Parce qu’au bout du compte, la Somalie, en tant que pays, est pour tous les Somaliens.

ADF: Que diriez-vous en conclusion ?

LT.-GÉN. NTIGURIRWA : À en juger par les enseignements tirés pendant mon service, en tant que commandant de l’AMISOM, il est très important que cette mission soit africaine. Oui, nous pouvons nous aider les uns les autres et l’aide de nos partenaires est très importante. Sans le soutien de nos partenaires, l’AMISOM ne peut pas opérer seule. L’autre enseignement est que l’Afrique est encouragée à défendre les populations vulnérables, parce que, parfois, l’aide intervient alors que la crise bat son plein. J’estime qu’il est important de ne pas attendre que les pays soient ravagés, comme la Somalie. Aujourd’hui, l’Afrique est capable de résoudre certains de ses problèmes. Je peux dire que nous progressons vers une solution africaine des problèmes africains. Enfin, il est important de souligner que l’Union africaine est en mesure de mettre en place une stratégie forte, dans le cadre d’une opération de maintien de la paix, pour pouvoir intervenir chaque fois que cela est nécessaire.  

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