APRÈS L’INSURRECTION

APRÈS L’INSURRECTION

À ELLE SEULE, LA  FORCE DES ARMES N’ÉLIMINERA PAS BOKO HARAM. LE PAYS DOIT RÉSOUDRE LES PROBLÈMES AYANT CONDUIT À LA CRÉATION DU GROUPE.

DR HUSSEIN SOLOMON

Après le début de son insurrection en 2009, le groupe extrémiste Boko Haram a tué des dizaines de milliers de personnes et a forcé 2,6 millions d’autres à partir de leur foyer. Ce groupe constitue la plus grande menace pesant sur la paix et la sécurité au Nigeria.

Mais les chefs militaires et civils du Nigeria conviennent qu’il faudra plus que des balles et des bombes pour stopper Boko Haram. « On ne peut jamais résoudre ce genre de problème avec une solution militaire », déclare le général Martin Luther Agwai, ancien chef d’état-major de la Défense du Nigeria. « C’est un problème politique, un problème social, un problème économique ; tant que ces problèmes ne sont pas traités, les forces armées ne pourront jamais vous offrir de solution. »

Lagos, Nigeria

Les hommes et les  femmes d’Afrique qui portent l’uniforme doivent toujours bien comprendre les limites de la force lorsqu’ils agissent contre les groupes extrémistes tels qu’al-Shebab, Ansar Dine, al-Qaïda au Maghreb islamique et Boko Haram. Bien que la force militaire soit une composante essentielle d’une vaste stratégie de lutte contre le terrorisme, elle ne peut jamais fournir la paix et la prospérité à elle seule. L’objectif central de cette force armée est de confiner la guerre à une zone limitée et de gagner cette guerre – pas de promouvoir la paix. Sa mission principale est de mettre fin à la violence des extrémistes.

Cependant, cela ne met pas fin à la menace, étant donné les conditions structurelles à l’origine de cet extrémisme. Ce confinement de la guerre fournit les conditions nécessaires sur le terrain pour que d’autres services de l’état, des organismes de la société civile et la communauté internationale puissent s’efforcer de mettre fin aux conditions structurelles à l’origine de la violence.

Comprendre les racines de Boko Haram

Les origines de Boko Haram remontent à 1802-1804, lorsque l’éducateur religieux et berger de l’ethnie fulani Usman dan Fodio déclare son djihad pour purifier l’Islam. En même temps, il crée le califat de Sokoto. Beaucoup de membres du mouvement de Boko Haram déclarent que leur but principal est de rétablir ce califat.

Plus récemment, les soulèvements de Maitatsine à Kano en 1980, à Kaduna et Bulumkutu en 1982, à Yola en 1984 et à Bauchi en 1985 représentent un effort d’imposer une idéologie religieuse à un Nigeria laïque. Ils font écho à la tentative de Boko Haram visant à forcer le gouvernement national d’Abuja à accepter son type de charia islamique dans tous les 36 états du Nigeria.

Des secouristes enlèvent un cadavre après un attentat suicide à l’Université de Maiduguri au Nigeria le 24 juillet 2017. [the aSSOCIATED PRESS]

Entre 1999 et 2008, 28 conflits religieux ont été signalés, le plus notoire étant la violence routinière entre les Musulmans et les Chrétiens à Jos.

Toutefois, la religion n’existe pas sans antécédents historiques. Elle est connectée aux problèmes ethniques, politiques, économiques, migratoires et de violence. Les différences religieuses sont souvent utilisées par les politiciens et autres leaders pour poursuivre leurs propres objectifs. Pour expliquer la violence religieuse qui sévit régulièrement au Nord du Nigeria, il faut explorer le contexte dans lequel ce fondamentalisme islamique prospère.

Une inégalité enracinée

L’un de ces facteurs structurels est le facteur économique. Le fait que le Nord du Nigeria ait été sujet à des soulèvements radicaux n’est pas une coïncidence : il se trouve être la région la plus pauvre du pays. 27 pour cent de la population du Sud vivent dans la pauvreté, comparé à 72 pour cent de celle du Nord. La situation précaire du Nord a été encore aggravée par l’invasion du désert, la sécheresse périodique et une pandémie de peste bovine.

Les effets de la mondialisation économique ont aggravé la division Nord-Sud. Alors que le Sud bénéficie de grands gisements de pétrole, les quelques industries du Nord, essentiellement des usines textiles, n’ont pas pu faire concurrence aux importations asiatiques bon marché. Un châle de textile fabriqué au Nigeria coûte 1.500 nairas (un peu plus de 4 dollars). Un châle similaire importé de Chine coûte seulement 550 nairas (environ 1,50 dollar). Dans ces circonstances, le nombre d’usines de la ville principale de Kano dans le Nord a baissé de 350  en 1987 à 103 aujourd’hui. Le chômage des jeunes a augmenté dans le Nord, et les recrues de Boko Haram proviennent de ces groupes de jeunes vulnérables et marginalisés.

L’appauvrissement croissant du peuple contraste fortement avec la richesse croissante des élites politiques. Depuis la fin du régime militaire en 1999 jusqu’à l’administration de Goodluck Jonathan, les politiciens nigérians auraient détournés entre 4 et 8 milliards de dollars par an. Cela augmente l’écart entre l’état et le peuple, et l’état est considéré illégitime. Dans ces circonstances, nous pouvons comprendre la résonance de la rhétorique de Boko Haram, qui déclare que l’état nigérian est « taghut », ou mauvais.

Après cela, l’étape suivante consiste à soutenir que l’état laïque occidental a échoué. C’est précisément l’incapacité des gouvernants à garantir la sécurité, accompagnée de la hausse de la criminalité, qui a conduit à l’imposition de la charia dans les états du Nord. Les arguments de Boko Haram en faveur de la charia auraient eu peu d’attrait si les gouvernements qui se sont succédés avaient fourni une sécurité de base à leur peuple, en particulier dans le Nord.

Des journaux donnant la liste des noms des lycéennes nigérianes de Chibok libérées sont vendus à Abuja au Nigeria en mai 2017. [THE ASSOCIATED PRESS]

« Plus vite nous fournirons des réformes économiques et une plus grande prospérité à tous les Nigérians, plus vite nous pourrons créer une société plus inclusive et réduire au minimum les divisions sociales et les doléances », déclare le Dr Bukola Saraki, président du Sénat du Nigeria.

La victoire sur Boko Haram ne sera pas suffisante pour rétablir l’ordre au Nigeria. L’organisation non gouvernementale International Crisis Group déclare que le Nigeria doit rétablir l’administration de l’état dans les périphéries marginalisées « de façon à fournir les services cruciaux de base (sécurité, état de droit, éducation et santé) et s’attaquer aux facteurs qui incitent les personnes à se joindre aux mouvements tels que Boko Haram ».

L’identité en tant qu’arme

La politique d’identité est un autre facteur structurel. Les 190 millions de personnes vivant au Nigeria sont divisées en plus de 500 groupes ethniques qui parlent entre 250 et 500 langues. La population est divisée plus encore selon les croyances religieuses : 50 pour cent sont des Musulmans, 40 pour cent sont des Chrétiens et 10 pour cent suivent diverses traditions de croyance indigènes. Pour compliquer encore plus les choses, ces différences se renforcent mutuellement car les repères d’identité ethniques, régionaux et religieux servent à augmenter les divisions.

Depuis l’indépendance, les gouvernements nigérians successifs ont eu des difficultés pour définir une nationalité nigériane commune. En fait, on pourrait soutenir que le caractère d’exclusion de l’état nigérian est conçu pour accentuer les différences, au lieu de les atténuer. Les gouvernements locaux et d’état pratiquent l’exclusion dans la façon dont ils différencient pour accorder des droits aux gens qui vivent dans une région. Au niveau du gouvernement local par exemple, il existe une forte distinction entre les « autochtones » et les « immigrants ». Les « autochtones », ou « indigènes », partagent les mêmes caractéristiques ethniques, culturelles, religieuses et linguistiques, et ils sont appelés « citoyens locaux ». Les immigrants ou

« colons » ont des caractéristiques ethniques, culturelles, religieuses ou linguistiques différentes des

« locaux » et sont considérés comme des non-citoyens, sans égard pour la période de temps pendant laquelle ils ont vécu dans un certain lieu ou pour le fait qu’ils sont tous des citoyens du Nigeria.

Des enfants déplacées par les attaques de Boko Haram assistent à des cours dans une école de Maiduguri au Nigeria. [THE ASSOCIATED PRESS]

La conséquence de la nature d’exclusion de l’état nigérian se voit clairement dans les narrations des Nigérians ordinaires lorsqu’ils expliquent la violence. La religion et les identités ethniques et régionales jouent toutes un rôle. Alors que les médias populaires présentent le conflit comme une lutte entre les Musulmans et les Chrétiens, il existe une autre dimension ethnique de ce conflit : les lignes de faille se renforcent. Le Boko Haram islamique peut cibler les Chrétiens qui vivent dans le Nord ; mais les Igbos ont le sentiment que les Fulani haoussas et le Boko Haram kanouri ciblent le groupe ethnique igbo, et qu’il s’agit d’un nettoyage ethnique systématique.

En réponse au ciblage des Chrétiens par Boko Haram dans le Nord, le groupe igbo Ogbunigwe Ndigbo donna à tous les Musulmans du Nord vivant dans le Sud deux semaines pour partir, sous peine de mort. À Lokpanta, la communauté haoussa musulmane qui vivait parmi les Igbos depuis des décennies prit l’avertissement au sérieux et quitta la région dans un convoi de camions.

Corinne Dufka, chercheuse principale pour l’Afrique de l’Ouest à Human Rights Watch, donne à cette perception une plus grande crédibilité. À la suite d’une recherche extensive concernant les victimes de la violence de Boko Haram, Mme Dufka pense que Boko Haram tue les gens du Nord du Nigeria en fonction de leur religion et de leur ethnicité.

La conclusion est incontournable : aucune réponse axée sur les forces armées ne fournira de paix durable au Nord du Nigeria si les variables structurelles sous-jacentes (économie, gouvernance et identité) ne sont pas adressées. De façon similaire, la lutte contre le narratif de l’extrémisme violent n’aura pas de succès si les problèmes de la pauvreté, de la corruption et du nationalisme ethnique virulent ne sont pas résolus.

Le Dr Hussein Solomon est professeur principal au département des études politiques et de la gouvernance de l’Université de l’État-Libre en République d’Afrique du Sud.

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