Les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) paramilitaires sont deux groupes rivaux engagés dans d’intenses batailles de propagande sur les chaînes de diffusion et le cyberespace. Chacun cherche à augmenter son soutien dans la guerre civile du Soudan qui a éclaté il y a trois ans.
« Les FAS et les FSR sont engagées dans une guerre virtuelle sur les réseaux sociaux et les plateformes médiatiques traditionnelles afin de façonner l’opinion nationale et internationale pour leur propre compte … depuis le premier jour de la guerre », écrit l’analyste Hamid Khalafallah pour le Tahrir Institute for Middle East Policy.
En plus de ses propres chaînes médiatiques, chaque belligérant s’appuie sur ses sympathisants pour amplifier la propagande. D’autres groupes ajoutent leurs propres interprétations et commentaires à ce mélange, ce qui crée un environnement informationnel dans lequel il est difficile de découvrir la vérité. Il en résulte une fragmentation profonde de la société soudanaise, selon la chercheuse Selma el-Obeid.
« Bien que les FAS et les FSR travaillent dur pour donner forme au récit de la guerre en érigeant de vastes réseaux de sympathisants et en utilisant diverses méthodes telles que la désinformation et la censure, il est évident qu’elles ne contrôlent plus complètement la diffusion des informations », a-t-elle récemment écrit dans une étude intitulée « Propagande en ligne du Soudan pendant la guerre » et publiée par l’Institut français des relations internationales.
« L’analyse des réseaux sociaux montre que les politiciens, les personnalités militaires, les agents influents et les adeptes soudanais tissent une toile d’échanges enchevêtrée, pleine de rivalités, de mensonges et de propagande », a-t-elle ajouté.
Les FAS, qui représentent le gouvernement de facto du Soudan, contrôlent les chaînes de diffusion publiques et les plateformes médiatiques clés. Ceci leur a donné un avantage informationnel important sur les FSR. Pendant le premier semestre 2025, les dix premières plateformes médiatiques des FAS ont atteint 13,3 millions de personnes en ligne, comparé à un auditoire de 375.000 pour les FSR, selon Bloom Social Analytics.
Les FAS se présentent comme le protecteur de l’intégrité territoriale et la souveraineté du Soudan contre la rébellion des FSR. En revanche, les FSR agitent l’étendard du régime démocratique, malgré leur emploi de la violence brutale pour subjuguer les communautés du Darfour et d’ailleurs.
La censure oppressive et les menaces gouvernementales contre les journalistes rendent également difficile la distinction entre la vérité et les mensonges, écrit Mme el-Obeid dans son étude.
Le Ministre de la Culture et de l’Information Khalid Al-Aiser qualifie d’antipatriotique toute information d’actualité soudanaise émanant des FSR. Le gouvernement, dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan, chef des FAS, a suspendu les reportages des chaînes d’actualité saoudiennes Al Arabiya et Al Hadath, ainsi que ceux de Sky News, en 2024. Il a aussi interdit brièvement la chaîne saoudienne Al Sharq TV en 2025.
Le gouvernement a relâché certaines restrictions médiatiques mais il empêche toujours les médias de diffuser des reportages en direct sur le terrain hors de Port-Soudan sans son autorisation. Ceci laisse les informations sur la guerre en grande mesure entre les mains des FAS, des FSR et de leurs sympathisants, note Mme el-Obeid.
Du côté des FAS, les personnalités anonymes médiatiques en ligne appelées al-Bashoum et al-Insirafi publient un contenu populaire sur YouTube avec des liens vers d’autres réseaux sociaux, notamment Facebook, X, TikTok, et Telegram. Al-Bashoum affirme vivre au Soudan. Le lieu d’al-Insirafi reste inconnu.
« Les FAS dépendent fortement de la bonne volonté de leurs sympathisants », écrit Mme el-Obeid. Toutefois, une analyse du trafic des réseaux sociaux des FAS conduite par la société britannique Valent Projects a découvert qu’une grande partie de ce soutien en ligne pourrait être fictive.
Les tweets en faveur des FAS ont essayé de montrer un soutien public généralisé pour l’intensification des attaques contre les cibles FSR, « alors que les Soudanais authentiques exprimaient leurs demandes pour que la violence prenne fin », écrit M. Khalafallah, comparant la manipulation à un « gaslighting » du public.
Les FSR, disposant d’un accès limité aux chaînes de diffusion traditionnelles, s’appuient fortement sur les plateformes des réseaux sociaux, les bots, les usines à trolls et l’aide étrangère pour promouvoir leur propagande, selon Mme el-Obeid.
Certains de ces bots et usines à trolls sont basés dans les Émirats arabes unis, qui fournissent des spécialistes des médias pour gérer les campagnes de propagande des FSR, selon elle. D’autres usines à bots sont basées dans le territoire soudanais contrôlé par les FSR.
Dans l’ensemble, la propagande des FSR a un seul objectif : transformer l’image de leur chef, le général Mohamed Hamdan Dogolo alias « Hemeti », ex-dirigeant des forces génocidaires des Janjawids, en homme d’État digne de diriger le pays.
« Les FSR et leurs sympathisants ont fait clairement campagne pour gagner un soutien public en réécrivant l’histoire des FSR », écrit Mme el-Obeid, notamment en ignorant les massacres du Darfour en 2003 et les assassinats des manifestants pacifiques pendant le renversement de l’ancien dictateur Omar el-Beshir en 2019.
En fin de compte, la circulation de la propagande au Soudan met qui que ce soit dans la quasi-impossibilité de bien comprendre ce qui s’y passe, selon elle.
« La guerre des mots a diminué la qualité et la crédibilité de l’information, en transformant les réseaux sociaux à la fois en champ de bataille et en outil de propagande avec des conséquences sérieuses et immédiates. »
