Puisque les démarcations géopolitiques s’intensifient dans la guerre civile soudanaise, les experts craignent la menace croissante de propagation de la guerre régionale vers la poudrière du voisinage : la Corne de l’Afrique.
L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU) sont des états rivaux du golfe qui soutiennent les adversaires de la guerre du Soudan et deviennent de plus en plus polarisés dans la Corne de l’Afrique.
« La concurrence des États du golfe et de la Turquie dans la Corne de l’Afrique exacerbe des conflits africains préexistants et risque la possibilité d’une guerre régionale par procuration sur les deux rives de la mer Rouge », écrivent les chercheurs Liam Karr et Michael DeAngelo dans une analyse du 24 février pour le Critical Threats Project.
Les Forces armées soudanaises (FAS) affirment que les EAU fournissent un soutien militaire crucial aux Forces de soutien rapide (FSR) paramilitaires, qui ont suscité des sanctions internationales pour leurs actes génocidaires contre les Soudanais non arabes. Les EAU nient officiellement qu’ils soutiennent un côté dans la guerre.
Ils sont aussi devenus un allié important de l’Éthiopie, qui souhaite contrôler l’accès à un port de la mer Rouge et a menacé d’en saisir un par la force si nécessaire.
Les Saoudiens ont établi un partenariat avec l’Égypte pour soutenir les FAS, tout en renforçant leurs liens avec Djibouti, l’Érythrée (ennemie jurée de l’Éthiopie) et la Somalie. L’Égypte a un différend qu’elle considère être « existentiel » avec l’Éthiopie concernant le Nil, où l’Éthiopie a inauguré le grand barrage de la Renaissance à la fin 2025.
À tout moment, plusieurs disputes de longue date dans la Corne de l’Afrique pourraient faire éclater des conflits armés. Les questions les plus urgentes concernent l’Éthiopie. Le ministre éthiopien des Affaires étrangères Gedion Timothewos a écrit en février une lettre ouverte accusant l’Érythrée d’avoir positionné des soldats du côté éthiopien de la frontière et exigeant qu’ils s’en aillent.
« L’incursion des troupes érythréennes … n’est pas simplement une provocation, mais un acte pur et simple d’agression. »
Le ministre érythréen de l’Information Yemane Gebremeskel a nié ces accusations et a décrit leur répétition comme « un programme de guerre contre l’Érythrée ».
Un autre coup de théâtre s’est produit le 10 février, lorsque Reuters a signalé que l’Éthiopie avait organisé un camp secret pour entraîner des milliers de combattants des FSR. Le service d’actualité a mentionné huit sources, y compris un officiel de haut rang du gouvernement éthiopien, qui affirmaient que les EAU finançaient la construction du camp et fournissaient des instructeurs militaires et un soutien logistique pour le site.
Le ministère des Affaires étrangères des EAU a répété son démenti catégorique quant à une participation « quelconque » au conflit soudanais. Les porte-parole du gouvernement éthiopien et de son armée, ainsi que des FSR, n’ont pas répondu aux appels de commentaires de Reuters.
Depuis la fin 2025, les tensions se sont rapprochées du point d’ébullition entre l’Éthiopie soutenue par les EAU et l’Égypte soutenue par l’Arabie saoudite, selon les chercheurs Karr et DeAngelo.
« Les EAU établissent des conditions pour intensifier la concurrence par procuration dans la Corne de l’Afrique, écrivent-ils. Plusieurs acteurs africains en Éthiopie, en Somalie et au Soudan pourraient choisir l’escalade et entraîner avec eux les puissances moyennes qui les sponsorisent. La guerre civile soudanaise qui dure depuis près de trois ans et les combats plus récents entre les agents des Émirats et des Saoudiens au Yémen en décembre présagent une concurrence par procuration prête à éclater dans la région. »
Dans un discours récent lors d’un défilé militaire dans la ville de Hawassa, le Premier ministre Abiy Ahmed a déclaré que l’Éthiopie détenait maintenant la capacité « d’éliminer les menaces, depuis la frontière de Moyale à la frontière de Massawa », ville portuaire d’Érythrée sur la mer Rouge.
L’analyste géopolitique Mohamed Marshal a déclaré que la projection de la force militaire par M. Abiy dans le contexte de l’accès portuaire est seulement l’une des nombreuses composantes interconnectées d’un recalibrage géopolitique plus vaste dans la région de la mer Rouge.
Il a dit sur le site web d’actualité de l’Africa Report pour un article du 24 février : « La Corne n’est plus périphérique. Elle est liée aux rivalités du golfe, à la guerre du Soudan, à la politique du Nil et aux routes mondiales du transport maritime. Les propos éthiopiens de l’accès à la mer font partie de cette évolution structurelle. »
Le chercheur Liam Karr et l’analyste Cameron Hudson avertissent qu’une seule étincelle en Éthiopie pourrait déclencher une guerre désastreuse des deux côtés de la mer Rouge.
Ils écrivent dans un article du 27 janvier pour le magazine Foreign Policy : « La région de la mer Rouge est déjà devenue l’une des zones les plus fortement contestées de la planète au cours des derniers mois ou des dernières années. Si l’Éthiopie devient un nouveau front dans la guerre civile du Soudan, cela pourrait exacerber la crise humanitaire et de réfugiés la plus grande du monde. Cela menacerait aussi le commerce international et offrirait des opportunités pour toute une série d’acteurs malveillants, depuis la Russie jusqu’à l’Iran, Al-Qaïda, l’État islamique et les Houthis. »
