La valeur stratégique de l’Érythrée pour la sécurité régionale et l’économie mondiale est en hausse, alors que des conflits perturbent la navigation en mer Rouge. Les attaques des rebelles houthistes contre des navires commerciaux ont perturbé le transport maritime dans le détroit d’Ormuz, attirant ainsi l’attention sur les 2.234 kilomètres du littoral érythréen.
La mer Rouge constitue l’une des routes du commerce maritime les plus importantes du monde. Chaque année, jusqu’à 15 % du commerce maritime mondial, d’une valeur de plus de mille milliards de dollars, transite par cette artère, qui s’étend du canal de Suez au nord jusqu’au détroit de Bab-el-Mandeb au sud.
Selon les analystes, des perturbations durables en mer Rouge entraîneraient des retards importants dans les chaînes d’approvisionnement, feraient grimper les prix de l’énergie et déstabiliseraient davantage le commerce mondial. L’Érythrée et le Yémen ne sont séparés que par environ 37 km au niveau du « point d’étranglement » constitué par le Bab-el-Mandeb.
Cette situation rend la position de l’Érythrée « particulièrement intéressante, alors que le Yémen est en pleine crise et que la sécurité maritime dans la région est menacée », a déclaré à la chaîne de diffusion allemande Deutsche Welle (DW) Abdurahman Sayed, directeur du Centre pour l’intégration régionale dans la Corne de l’Afrique, basé à Londres. « La seule voie sûre dans cette zone passe par l’Érythrée, où il n’existe actuellement aucune inquiétude de sécurité. »
En juillet, des discussions diplomatiques au Caire, réunissant l’Égypte, l’Érythrée, la Somalie et les États-Unis, ont souligné le rôle croissant de l’Érythrée dans la coordination des initiatives visant à faciliter les échanges commerciaux et à relever les défis sécuritaires dans la Corne de l’Afrique et la mer Rouge.
À l’issue d’une réunion avec Osman Saleh, ministre érythréen des Affaires étrangères, Massad Boulos, conseiller principal des États-Unis pour l’Afrique, a indiqué qu’ils avaient examiné les moyens de renforcer la coopération en matière de développement économique régional, de commerce et de sécurité. Il a notamment souligné la nécessité de « travailler ensemble de manière constructive pour résoudre les conflits régionaux et faire avancer une paix, une stabilité et une prospérité durables en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique », selon un reportage d’Al Jazeera.
Dans un contexte de préoccupations concernant la mer Rouge, l’Érythrée demeure en proie à des tensions avec l’Éthiopie. Cette dernière réclame depuis des années un accès à la mer Rouge via le port érythréen d’Assab. Cet accès avait été perdu en 1993 lors de l’indépendance de l’Érythrée. Selon Michael Woldemariam, chercheur à l’École de politique publique de l’université du Maryland et à l’Atlantic Council, l’escalade des tensions avec l’Éthiopie est essentielle pour comprendre les manœuvres stratégiques de l’Érythrée dans la Corne de l’Afrique et en mer Rouge.
« Asmara cherche à nouer des partenariats susceptibles de servir de contrepoids à Addis-Abeba, explique le professeur Woldemariam à DW. Ses récentes démarches diplomatiques auprès de l’Égypte, de la Somalie, des forces armées des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, des groupes d’opposition éthiopiens et même des États-Unis, doivent être interprétées dans ce contexte. »
La situation est complexifiée par les violences qui persistent dans la région éthiopienne du Tigré, située le long de la frontière sud de l’Érythrée. Selon des habitants locaux, les troupes érythréennes auraient pénétré, durant la première semaine d’octobre, dans la ville éthiopienne de Zala Anbesa. Cette localité était autrefois contrôlée par les rebelles tigréens cherchant à renverser le gouvernement éthiopien. L’Éthiopie a accusé l’Érythrée de soutenir ces rebelles.
Environ une semaine plus tard, les troupes éthiopiennes sont entrées dans la localité, sans qu’il soit toutefois établi si les forces érythréennes s’y trouvaient toujours. L’Érythrée a qualifié les accusations d’invasion émises par l’Éthiopie de « déclaration de guerre ».
« Alors qu’Addis-Abeba et Asmara se retrouvent à nouveau dans des camps opposés, que des conflits font rage ailleurs dans la région et que les tensions sont élevées dans toute la zone de la mer Rouge, on peut craindre cette fois-ci une propagation plus large de la violence », écrit sur son site internet Martin Plaut, journaliste spécialiste de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique australe.
D’éventuels affrontements entre les deux pays, le long de leur frontière commune au Tigré, constitueraient un tournant dramatique. La guerre du Tigré, qui s’est achevée par un accord de paix en 2022, a coûté la vie à des centaines de milliers de personnes. À l’époque, l’Érythrée avait soutenu l’Éthiopie contre le FLPT.
« Lorsque les forces éthiopiennes atteindront la frontière érythréenne, les deux armées se retrouveront face à face », a déclaré au New York Times Mehari Taddele Maru, expert de la Corne de l’Afrique et ancien haut responsable au sein de l’Union africaine. « Il existe une forte probabilité de guerre entre les deux pays, qui pourrait aboutir à ce que l’Éthiopie prenne le contrôle d’Assab et, potentiellement, à un changement de régime » en Érythrée, a-t-il ajouté.
Le président érythréen Isaias Afwerki dirige le pays depuis 1993 dans le cadre d’un régime autoritaire à parti unique très strict.
« Le pays est dirigé par un seul homme, et il n’existe aucune institution constitutionnelle, a dit Abdurahman Sayed à DW. Cela rend l’État extrêmement vulnérable si cet homme fort venait à être écarté du pouvoir. »
