Rowland Turaki était un étudiant en cybersécurité à Lagos (Nigeria) lorsqu’il a répondu à une annonce cherchant des représentants du service à la clientèle pour une société chinoise appelée Genting International Co. Ltd.
L’entretien d’emploi de M. Turaki se concentra sur ses aptitudes de dactylographie plutôt que ses aptitudes informatiques. Lorsqu’il fut recruté dans une équipe d’autres jeunes hommes qui avaient la vingtaine, il reçut un texte qu’il était censé utiliser pour interfacer avec les clients par l’intermédiaire d’une fenêtre de chat sur ordinateur.
Turaki a récemment déclaré devant un tribunal nigérian : « En essence, l’objet du chat était de nouer une amitié avec le client et gagner sa confiance. Je devais me présenter comme une femme pour gagner la confiance du client. »
Il était un témoin dans le procès de Hong Will et douze autres ressortissants chinois accusés d’arnaques d’investissement en cryptomonnaie et de montages d’escroquerie sentimentale conçus pour escroquer les victimes. Les ressortissants chinois ont embauché des Nigérians comme M. Turaki et des étrangers pour ce travail.
La Commission des crimes économiques et financiers (EFCC) a arrêté près de 800 personnes en décembre dans un immeuble de bureaux de Lagos où la société était active. Parmi les personnes arrêtées, on compte 148 Chinois, 40 Philippins, 1 Pakistanais et 1 Indonésien.
En janvier, 11 Chinois ont été traduits devant un tribunal de Lagos et ont plaidé non coupable. En février, 40 autres Chinois ont plaidé coupable de cybercrime et de vol d’identité.
« Les étrangers tirent profit de la triste réputation de notre nation comme havre de fraude pour établir une prise de pied ici afin de masquer leurs entreprises criminelles atroces », a déclaré Wilson Uwujaren, directeur des affaires publiques de l’EFCC, au sujet des arrestations de décembre.
Les autorités nigérianes disent que leurs homologues chinois ont promis d’aider à mettre fin aux opérations d’arnaque comme Genting International. Toutefois, l’analyste politique nigérian Chukwudi Odoeme se montre sceptique.
Il craint que la Chine n’utilise son influence pour saper les poursuites judiciaires.
« La collaboration pourrait être contrecarrée dans la mesure où la Chine aurait une influence indue ; ceci pourrait même conduire à la libération politique de ces personnes au lieu de les soumettre au système de justice pénale du Nigeria », a-t-il déclaré récemment sur Voice of America.
Le Nigeria a l’une des plus importantes communautés en ligne d’Afrique avec plus de 100 millions d’internautes. La croissance de l’Internet a devancé la capacité de détection et d’arrestation des cybercriminels dans le pays, ce qui en a fait un havre pour les fraudes en ligne.
Les arnaqueurs gèrent même des académies du « Hustle Kingdom » [royaume de l’arnaque] qui recrutent les écoliers et affinent leurs aptitudes de fraude en ligne.
Le Nigeria est cinquième dans le monde pour le cybercrime, selon le premier index mondial du cybercrime compilé en 2024 par les chercheurs Amanda Bruce et Jonathan Lusthaus de l’université d’Oxford. Les autorités nigérianes estiment que le pays perd jusqu’à 800 millions de dollars par an à cause des crimes cybernétiques.
Dans un récent rapport pour la firme de consultation en télécommunications Cenerva basée à Londres, l’analyste Gana N. Nwana écrit : « Le cybercrime est devenu intégré à certains segments de la culture nigériane. Parmi les jeunes, il est souvent glorifié par la musique, les médias et les réseaux de pairs, ce qui contribue à sa normalisation. »
Les experts déclarent que le taux élevé de chômage et un manque d’opportunité pour les jeunes font des opérations de cybercrime telles que Genting International une option attrayante d’emploi bien payé.
« Cette tolérance sociétale combinée à une mise en application médiocre des lois exacerbe le problème », écrit M. Nwana.
Le résultat est un environnement qui encourage le type d’opérations d’arnaque sur l’Internet que l’EFCC a démantelé en décembre.
Nwana exhorte les autorités nigérianes à faire plus pour éduquer les citoyens sur les menaces qu’ils affrontent à cause des arnaqueurs. Il demande aussi que le Nigeria actualise ses lois sur le cybercrime pour confronter le cyberterrorisme et la fraude des cryptomonnaies.
« Alors que le Nigeria continue son parcours de centre technique régional, l’efficacité de sa riposte au cybercrime déterminera dans une grande mesure son avenir numérique », écrit-il.