Africa Defense Forum

La détermination dans le désert

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Après Cinq Années, L’opération Barkhane De La France Enregistre Des Progrès Vers La Paix Au Sahel

PERSONNEL D’ADF | Photos par Reuters

L’opération Serval fut le point culminant de l’époque moderne pour les forces armées françaises. Cette mission de 18 mois commença en janvier 2013 sur la demande du gouvernement du Mali lorsque des groupes extrémistes s’avancèrent vers le Sud et menacèrent de s’emparer de la capitale de Bamako.

L’effort français auquel ont participé 4.000 personnes a utilisé une combinaison de forces terrestres, de bombardements aériens, de divisions blindées et de forces spéciales pour stopper l’avancée, libérer toutes les villes principales du Nord du Mali et décimer le leadership extrémiste. Trois des cinq principaux chefs terroristes ont été tués et deux autres, Mokhtar Belmokhtar et Iyad Ag Ghali, se sont enfuis du Mali.

Lorsque François Hollande, qui était alors président, est venu visiter les zones libérées, des hordes d’admirateurs l’ont accueilli. Les enfants sont montés sur les murs pour arborer le drapeau tricolore et les personnes âgées ont embrassé les soldats français. Dans les villes telles que Ménaka, Tombouctou et Gao, les Maliens avaient souffert énormément pendant la brève occupation extrémiste et ont montré leur gratitude d’avoir bénéficié d’un nouveau départ.

Des soldats français du GTD Belleface transportent des caisses de bouteilles d’eau à Ndaki (Mali).

« Avant, c’était la panique totale ; nous ne pouvions pas dormir. Nous n’étions pas libres de faire ce que nous voulions, mais aujourd’hui nous nous sentons complètement libres », a déclaré un habitant de Tombouctou aux actualités télévisées de France 24 en janvier 2013.

Mais ces sentiments d’euphorie ont rapidement laissé place au travail difficile de préservation de la paix. Les groupes extrémistes résiduels ont fait retraite vers les formations rocheuses de l’extrême Nord, appelé Planète Mars, ce qui a forcé les forces françaises et leurs alliés à conduire une mission laborieuse de recherche et élimination. Les membres du groupe ethnique des Touaregs ont signé un accord de paix précaire. Les Forces armées du Mali sont restées divisées et des rumeurs de coup d’état se sont manifestées. Début 2013, des attentats suicides ont frappé Kidal et Gao, ce qui signifiait que les extrémistes n’avaient pas abandonné.

Les Français savaient que le reste de la mission serait plus difficile. Il faudrait franchir les frontières, travailler avec les partenaires régionaux et les Nations unies, former les forces locales et lutter à leurs côtés pour éliminer les enclaves terroristes. Le 1er août 2014, la France a lancé l’opération Barkhane. Sa mission était simple : finir la tâche.

Avec Serval « nous avons empêché la création de ce qu’on appelle un Sahélistan », explique sur Radio France Internationale le général Patrick Bréthous, alors commandant de Barkhane. « La situation est stabilisée au Mali. Il y a un accord de paix qui est signé et mis en œuvre. Il y a encore quelques résurgences et c’est contre ces derniers irréductibles que nous luttons. »

PORTÉE/STRATÉGIE

L’opération Barkhane est la composante militaire de la triple stratégie de la France au Sahel. Les autres composantes incluent le soutien au développement économique et la poursuite de l’engagement politique.

Trois bases permanentes soutiennent cette mission. Elles sont situées à Gao (Mali), Niamey (Niger) et N’Djaména (Tchad). En outre, dans les régions isolées, les soldats établissent des plateformes désert-relais (bases opérationnelles avancées). Avec le déploiement de 4.500 soldats, Barkhane représente le plus grand effort militaire français dans le monde.

Des soldats français conduisent un véhicule tout-terrain blindé dans la région du Gourma (Mali).

SUR LE TERRAIN

La majorité des troupes d’infanterie de l’opération sont basées au Mali, où environ 2.650 soldats spécialisés dans la guerre tactique du désert sont répartis entre la base principale de Gao et des bases avancées à Gossi, Kidal, Ménaka, Tessalit et Tombouctou.

Barkhane se concentre particulièrement sur la région du Liptako-Gourma, zone frontalière entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Une étude de 2019 conduite par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique a révélé que 90 % des attaques de l’État islamique dans la région se produisaient à moins de 100 kilomètres des frontières des trois pays.

La présence de Barkhane a aidé à ouvrir de nouveau les routes commerciales et a fourni la sécurité nécessaire pour le retour de l’administration civile dans un grand nombre de villes de la région des trois frontières. En 2019, le Liptako a eu son premier gouverneur depuis la crise de 2013. Barkhane a aussi aidé les Forces armées du Mali à établir trois bases dans la zone frontalière. L’ONU, Barkhane, l’armée du Mali, la police et la gendarmerie du Mali partagent une base conjointe unique à Ménaka.

« Ces zones frontalières sont évidemment les lieux les plus recherchés par les terroristes pour pouvoir exécuter leurs actes », déclare le général Frédéric Blachon, commandant des forces de Barkhane. « Une zone frontalière offre le meilleur moyen de passer d’un côté à l’autre et de se réfugier. La région de Gourma présente donc pour nous toutes les conditions nécessaires pour assurer notre efficacité. »

Des soldats français travaillent sur un hélicoptère d’attaque Tigre au camp de la plateforme opérationnelle du désert à Gao (Mali).

DANS LES AIRS

Les aéronefs militaires de Barkhane sont principalement basés aux aérodromes de Niamey et de N’Djaména. Ce sont des avions de transport et des avions de combat. Ils incluent sept jets Mirage 2000 surnommés les « yeux dans le ciel ».

« Ces plateformes jouent un rôle majeur au cœur de l’opération », selon une déclaration du ministère français de la Défense. « La présence d’avions de transport et d’avions de ravitaillement aérien nous permet d’étendre le théâtre des opérations et de nous rendre rapidement vers toute région de la bande saharo-sahélienne. La présence d’avions de combat et de drones nous permet de menacer en permanence nos adversaires et de les frapper si nécessaire. »

La mission utilise trois hélicoptères de transport CH-47 Chinook fournis par l’Armée de l’air royale du Royaume-Uni et 16 hélicoptères de combat. En 2019, le Danemark annonce son plan visant à faire don de deux hélicoptères de transport Merlin à la mission. Barkhane déploie aussi trois drones MQ-9 Reaper aux fins de reconnaissance et de surveillance des cibles, et retransmet les images en temps réel aux unités déployées.

Comme exemple d’exercice de la puissance aérienne, en 2019, sur demande du gouvernement du Tchad, des avions chasseurs français Mirage attaquent une colonne de 40 pick-ups conduits par un groupe rebelle ayant pénétré au Tchad depuis la Libye. Dans d’autres missions, les jets frappent une enclave terroriste avant que les troupes terrestres ne pénètrent dans la zone pour la libérer.

Les troupes déployées dans les missions reçoivent un soutien aérien dédié.

« Les missions durent très longtemps, entre quatre et six heures ou plus, et nous nécessitons donc de multiples sessions de ravitaillement aérien », déclare le lieutenant Wilfred, pilote de Mirage qui est identifié uniquement par son prénom, selon la coutume concernant les soldats français affectés outre-mer. « Ce sont des heures atypiques. Nous pourrions décoller très tard la nuit ou très tôt le matin. Chaque fois qu’une alerte est déclenchée. »

LA LOGISTIQUE

L’environnement opérationnel sur l’étendue du Sahel et en particulier au Nord du Mali est déconcertant. Les températures sont bien supérieures à 40 degrés Celsius, les tempêtes de sable réduisent la visibilité à près de zéro et, pendant la saison des pluies, de nombreuses routes deviennent infranchissables.

Pour préserver le rythme opérationnel et permettre aux unités de rester dans les bases opérationnelles avancées, Barkhane utilise le transport aérien et terrestre. La mission a trois ports en Afrique occidentale pour importer le matériel. Des convois de camions, qui peuvent atteindre 100 véhicules et nécessitent un soutien aérien et des escortes armées, amènent les équipements vers le front.

Par exemple, un convoi logistique voyageant sur 360 kilomètres entre Gao et Kidal comprenait 60 véhicules transportant 135 tonnes de cargaison et 340 mètres cubes de carburant. Le convoi était soutenu par une escorte de 10 véhicules, une surveillance aérienne, un personnel médical et deux dépanneuses.

« Ce convoi logistique implique une gestion permanente des imprévus techniques comme sécuritaires », déclare  le capitaine Freddy, commandant l’unité logistique. « Mes hommes sont bien entraînés et endurants, ce qui leur permet d’anticiper et de réagir efficacement. »

La mission s’appuie aussi fortement sur les parachutages de ravitaillement aérien pour les avant-postes distants. Elle a reçu un soutien logistique de ses partenaires, y compris l’Espagne qui a envoyé un C-130 basé au Sénégal et un C-295 basé au Gabon pour ravitailler Barkhane.

Un hélicoptère militaire Caïman NH90 atterrit dans une base opérationnelle avancée temporaire à Ndaki (Mali).

« UNE ADAPTATION PERMANENTE »

Peu après la création de Barkhane, un groupe terroriste connu sous le nom d’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) est formé. Il est principalement actif dans l’Est du Mali et dans les régions voisines du Niger et du Burkina Faso.

Fin 2016, ce groupe affirme sa présence lors de trois attaques importantes au Burkina Faso. Le groupe attaque une gendarmerie, un avant-poste de police et une prison, où il essaie sans succès de libérer des extrémistes incarcérés. Trois semaines après la troisième attaque majeure, l’État islamique reconnaît le groupe, bien qu’il ne le désigne pas officiellement comme wilayat ou province de l’État islamique.

En même temps, la région enregistre une augmentation de la violence intercommunale, en particulier au Mali. Lors d’une attaque atroce dans la région de Mopti à l’Est du Mali, près de 160 personnes sont tuées dans des affrontements entre les bergers peuls et les chasseurs dogons. Les extrémistes cherchent à exacerber les tensions ethniques comme outil de recrutement.

Le problème conduisit un journal français majeur à se demander si Barkhane n’était pas une « mission impossible », en soulignant que 4.500 soldats ne peuvent pas raisonnablement contrôler une étendue de 5 millions de kilomètres carrés, soit 10 fois la superficie de la France. L’année 2019 bat tous les records en termes de décès dus à la violence extrémiste au Sahel.

Un soldat français en patrouille parle à un civil à Gossi (Mali).

Ce défi a poussé les chefs de Barkhane à mettre l’accent sur la qualité de l’« adaptation permanente » dans la planification.

Le général Bruno Guibert, commandant de l’époque, a déclaré que les forces françaises avaient évolué pour se déplacer plus rapidement et avec une empreinte moindre depuis le début de la mission. « Nous devons sortir loin, longtemps, et aussi légèrement que possible », a-t-il déclaré au quotidien français Libération en 2018. « Nous privilégions désormais les opérations longues sur le terrain, en bivouac, souvent pendant un mois, voire davantage. Nous cherchons aussi à réduire notre empreinte logistique, pour nous rapprocher de la vélocité de l’ennemi. »

Des succès notables ont été enregistrés. En octobre 2019, les responsables français ont annoncé qu’ils avaient assassiné Ali Maychou, Marocain qui dirigeait le Groupe de soutien de l’Islam et des Musulmans. Au moment de sa mort, il était le deuxième terroriste le plus recherché du Sahel. De même, les patrouilles dans la région des trois frontières ont décimé le leadership de l’EIGS.

Le général Guibert déclare que Barkhane a amélioré son réseau de renseignement d’origine humaine en gagnant la confiance des civils locaux qui peuvent être utilisés comme des yeux et des oreilles. Il ajoute que la mission utilise des outils biométriques pour identifier les terroristes.

« Je n’ai pas besoin de canons supplémentaires, j’ai tout ce qu’il faut pour frapper, déclare-t-il. Mais il me faut du matériel adapté pour apporter la contradiction à l’ennemi, gagner en mobilité. … Depuis un an, nous avons considérablement étoffé notre réseau de sources dans la population, c’est un bon signe. »  


Servir le Public

PERSONNEL D’ADF

Dans beaucoup de régions du Sahel, les civils ont été traumatisés par des années de conflit. Ils n’ont pas souvent confiance dans les forces armées qui sont supposées les protéger.

En reconnaissance de cela, Barkhane a fait des opérations civilo-militaires (CIMIC) une pierre angulaire de la mission. Presque toutes les opérations ont une composante d’attention civile, qui peut inclure des cliniques de santé gratuites et des projets qui assurent l’accès à l’eau, à l’énergie ou à l’éducation.

En 2018, les forces de Barkhane ont mené environ 70 projets CIMIC. Ceux-ci comprenaient le forage des puits à Ménaka (Mali), la rénovation d’une ferme laitière à Ménaka et la construction d’un pont à Tassiga (Mali). Au cours des sept premiers mois de 2019, Barkhane a mené 30 projets CIMIC, y compris 13 dans la région des trois frontières du Liptako-Gourma. Les équipes CIMIC de Barkhane fournissent aussi au quotidien des soins de santé, en traitant en moyenne 300 personnes chaque jour.

De plus grands projets sont en cours pour réparer la centrale électrique de Ménaka et assister son poste de police avec de nouveaux véhicules et des améliorations d’infrastructure.

Un membre d’une unité médicale de l’armée française traite une patient à Ndaki (Mali).

« Pour évaluer les besoins des gens, il est essentiel de leur donner des moyens d’accès à l’eau et aux soins primaires, d’améliorer leurs conditions de travail et leurs conditions de vie », déclare le major David, chef de projet CIMIC basé à Gao. « Tout cela contribue à l’amélioration de la situation sécuritaire générale de la population. »

Les équipes CIMIC travaillent de concert avec leurs homologues maliens pour mettre l’accent sur l’importance de l’engagement public. Les forces de Barkhane ont fourni une formation et lancé une campagne de relations publiques qui inclut des affiches soulignant le professionnalisme des Forces armées du Mali.

Le sergent-chef Samba, officier CIMIC du Mali, patrouillait Ménaka en janvier 2019 et s’arrêtait pour parler aux habitants et leur demander comment ils vivaient. Il déclare que, à la suite d’une série d’événements CIMIC tels que la distribution de trousses scolaires, il avait noté un changement dans la façon dont les gens se comportaient avec lui.

« C’est vrai que nous avons maintenant acquis une certaine notoriété, déclare le sergent Samba. Les gens viennent me voir pour m’exposer les problèmes qu’ils peuvent rencontrer et nous réfléchissons ensuite aux actions à mettre en place. »


C’est Grâce À La Formation « Que Nous Allons Gagner »

PERSONNEL D’ADF

Dès le début, la France a souligné que Barkhane ne serait pas une mission indéfinie. Dès que possible, elle a l’intention de céder le pas aux forces locales. La France souhaite aussi souvent que possible établir des partenariats avec les forces armées nationales, les efforts régionaux tels que la Force conjointe du G5 Sahel et les Nations unies.

Par conséquent, la formation et les missions conjointes représentent une composante centrale de Barkhane. Au cours des sept premiers mois de 2019, Barkhane a conduit 308 événements de formation ou « accompagnements de combat » avec les forces partenaires. Dans la même période, 3.000 soldats ont effectué un programme de formation et 1.500 ont participé à un accompagnement de combat.

L’accent a été mis sur la formation avec les fusils, le déminage, les droits humains et la médecine de combat.

Du 15 au 17 avril 2019 à Tombouctou, les experts des engins explosifs improvisés de l’infanterie du Corps des fusiliers marins français ont formé leurs homologues maliens sur la façon d’identifier les explosifs et de les désamorcer, et la façon de conduire sur une route parsemée de mines terrestres. L’exercice s’est achevé avec un test de conduite dans lequel les soldats ont dû naviguer une route minée.

« Grâce à ce stage, mes hommes vont pouvoir à leur tour former l’ensemble de nos sections en leur transmettant ces bonnes pratiques », conclut le capitaine Samake, chef du détachement malien. « Il n’y a pas de secret. C’est comme cela que nous allons gagner. »

Les missions conjointes commencent aussi à enregistrer des succès. En 2019, la France a organisé quatre événements appelés DIDASKO dans quatre pays du Sahel. Ces événements étaient conçus pour préparer les troupes à participer à des missions conjointes.

En décembre 2018, les présidents de la France et du Burkina Faso ont signé un accord pour mener des actions militaires communes. Le premier grand effort conjoint a duré du 20 mai au 3 juin 2019. 450 soldats de Barkhane ont conduit une opération majeure avec leurs homologues burkinabés près du Gourma, région frontalière avec le Mali.

Après la mission, le colonel Jean François Calvez du GTD français Richelieu n’avait que des louanges à l’égard de ses homologues burkinabés. Il envisageait des partenariats futurs.

« J’ai eu à faire à une unité d’une très grande qualité avec des capacités interarmes, très bien commandée, avec des soldats volontaires réactifs et parfaitement intégrés à la manœuvre », a-t-il déclaré.

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