SE PRÉPARER À L’INCONNU

SE PRÉPARER À L’INCONNU

Une conversation avec le Dr John Nkengasong des CDC africains sur la façon d’anticiper la prochaine pandémie

PERSONNEL D’ADF

Le Dr John Nkengasong est un virologue qui a consacré sa vie à la recherche des traitements pour les maladies les plus meurtrières du monde. Au cours de sa carrière de 22 ans aux Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies à Atlanta, il a occupé de nombreux postes, notamment chef de la division du laboratoire international et co-président du plan d’urgence présidentiel pour le groupe de travail technique du laboratoire de lutte contre le sida. Né au Cameroun, il est le président fondateur du Conseil d’administration pour la Société africaine pour la médecine de laboratoire et il a servi précédemment comme chef de la virologie en Côte d’Ivoire. Le 1er janvier 2017, il est devenu le premier directeur des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) d’Afrique, agence de santé publique du continent qui fait partie de l’Union africaine. Il parle à ADF dans son bureau d’Addis-Ababa, en Éthiopie. Ses remarques ont été modifiées pour les adapter à ce format.

ADF : Comment vous êtes-vous intéressé à ce domaine de la médecine et d’où vient cette passion ?

Dr Nkengasong : Je suis virologue. Cela fait presque 28 ans que je travaille dans la virologie. Et pour être tout à fait franc avec vous, ma passion a commencé avec l’hépatite B. À l’époque, avant le VIH/sida, c’était peut-être l’infection virale la plus dévastatrice, liée au cancer du foie qu’elle causait. Par la suite, j’ai étudié l’hépatite C, puis le VIH/sida depuis 20 ou 25 ans. Je crois que mon intérêt concernant la virologie provient des effets dévastateurs que les virus ont eus dans l’histoire, et aussi de la menace qu’ils continuent à présenter pour les êtres humains.

Des étudiants travaillent dans un laboratoire de l’Université catholique de Graben à Butembo, en République démocratique du Congo.
AFP/GETTY IMAGES

ADF : Comment les CDC africains ont-ils été créés ? Le projet était-il prévu avant l’épidémie d’Ebola de 2014-2015 ?

Dr Nkengasong : En 2013, les chefs d’état du continent africain se sont réunis à Abuja, au Nigeria. Ils ont considéré plusieurs facteurs, notamment la population du continent qui a vraiment augmenté énormément depuis l’époque où ces pays gagnèrent leur indépendance. Lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a été créée en 1947, la population totale de l’Afrique, depuis Le Caire jusqu’au Cap et depuis le Liberia jusqu’à la Somalie, était d’environ 230 millions. Passons à aujourd’hui : le continent a une population de plus de 1,2 milliard. Et nous utilisons toujours la même architecture de santé publique qui avait été établie en 1947. À cause de l’accroissement de la population, il y a un grand mouvement des personnes et nous faisons face aujourd’hui à un certain nombre de maladies qui n’étaient pas présentes à l’époque. Le VIH/sida a été caractérisé il y a seulement 30 ans, mais il a eu une influence dévastatrice sur le continent. La question de la résistance aux microbes est très grave. On anticipe qu’environ 4 millions d’Africains mourront annuellement d’ici à 2050 à cause de la résistance aux microbes, si aucune mesure n’est prise. Finalement, les maladies non transmissibles [maladie du cœur, diabète, cancer] ont un impact croissant.

À cause de tous ces facteurs, on a pensé qu’il serait important de créer une agence de santé publique dont les travaux compléteront et amélioreront ceux que l’OMS conduit actuellement. L’Ebola s’est manifesté en 2014 et cela donna force à l’idée selon laquelle cette agence serait cruciale. Les chefs d’état ont entrepris rapidement de l’établir et elle a été officiellement lancée le 31 janvier 2017.

ADF : L’un des objectifs des CDC africains au cours des cinq prochaines années est d’améliorer les systèmes de surveillance et d’information liés à la santé. Que signifie cela et comment cela peut-il aider à identifier les épidémies dans leur phase précoce ?

Dr Nkengasong : Si on avait eu en fait des systèmes en place pour surveiller cette incidence et agir en conséquence, nous aurions décelé l’épidémie d’Ebola très tôt. C’est ce que signifie le renforcement des systèmes de surveillance. C’est la capacité de surveiller et de suivre l’incidence des maladies, et d’agir. Nous avons besoin de systèmes d’information innovateurs et perfectionnés parce que la détection d’un événement dans un lieu éloigné d’un pays n’est pas suffisante ; il faut pouvoir signaler cet événement en temps opportun au niveau suivant du système de santé pour que les mesures requises puissent être prises. Il doit exister un mécanisme de réaction qui fournit une réponse. Cela concerne la détection et la réponse.

ADF : Donc, à l’avenir, si par exemple quelque chose se produisait dans une région éloignée de la Guinée, un mécanisme existerait pour le signaler à un responsable local de la santé qui pourrait le transmettre à sa hiérarchie jusqu’au niveau national et obtenir une réponse ?

Dr Nkengasong : Exactement. En supposant que l’événement se produit dans un lieu éloigné de la Guinée et qu’un professionnel médical de la communauté le décèle, il utiliserait immédiatement le système d’information approprié. Cela pourrait être simplement un téléphone portable que les gens de la communauté savent utiliser pour transmettre les données de santé publique au niveau supérieur, puis ce niveau enverrait un groupe d’experts vers la communauté pour conduire une investigation. Ce n’est pas seulement le laboratoire ; ce sont les épidémiologistes et ceux qui savent comment conduire ces investigations. Ils se rendent sur place, découvrent les faits et agissent. Cela aurait minimisé l’impact de l’Ebola.

ADF : Un autre objectif consiste à aider à renforcer les réseaux de laboratoires cliniques et de santé publique dans les cinq sous-régions africaines. Pourriez-vous expliquer le rôle de ces laboratoires ?

Dr Nkengasong : Le modèle opérationnel des CDC africains est le suivant : les états membres doivent posséder un institut national de santé publique, un CDC mini. Ils pourront établir un réseau de labos dans le pays, avoir une équipe de réponse constituée d’enquêteurs de maladie et d’experts de laboratoire et avoir une salle des opérations d’urgence qui peut être utilisée pour coordonner l’intervention pendant un événement. Finalement, ils doivent avoir un centre d’information perfectionné. Ces instituts de la santé publique travailleront alors avec les centres collaboratifs régionaux. Nous espérons équiper ces centres régionaux de capacités de diagnostic plus avancées. Considérez par exemple le centre régional du Nigeria. Si un événement se produit en Gambie ou en Guinée et qu’il ne peut pas être caractérisé, l’échantillon peut être recueilli et expédié rapidement au centre collaboratif régional, où une technologie de diagnostic avancée sera utilisée pour déterminer ce que c’est et fournir une réponse en temps opportun. Et bien sûr le siège social d’Addis-Ababa en Éthiopie coordonnera tous ces efforts et mettra à disposition une fonctionnalité supplémentaire si besoin est.

Un employé médical accueille un patient dans un laboratoire d’Abidjan, en Côte d’Ivoire.
REUTERS

ADF : Ces réseaux posséderont-ils des installations où on pourra créer et stocker les vaccins ?

Dr Nkengasong : Oui, cela fait partie du plan. Ils devraient avoir des techniques plus spécialisées dans ce que nous appelons les centres de référence. Je vous en donne un exemple : en Afrique occidentale, nous avons des ressources de santé publique perfectionnées. L’unité du Conseil de la recherche médicale en Gambie ; l’Institut Pasteur à Dakar au Sénégal ; l’Institut Pasteur en Côte d’Ivoire ; l’Institut commémoratif Noguchi au Ghana ; et le centre régional au Nigeria. Nous n’anticipons pas que tout le monde fera la même chose, mais nous anticipons qu’ils pourront tous accomplir des tâches très spécifiques.

ADF : Les CDC africains prévoient aussi d’aider les états membres de l’Union africaine à créer ou améliorer les plans de préparation et de réponse pour les urgences de santé publique. Que doivent faire les pays pour améliorer ces projets ?

Dr Nkengasong : À l’heure actuelle, de nombreux pays n’ont pas développé de plan de préparation et de réponse aux pandémies. Nous travaillons conjointement avec l’OMS et d’autres organismes tels que la Banque mondiale pour développer une structure sur la façon dont les états membres peuvent développer et mettre en œuvre leurs plans. Nous voulons vraiment qu’ils les développent, mais aussi qu’ils les simulent de temps à autre. Je pense donc que nous pouvons les aider à rechercher les lacunes qui existent et à savoir exactement où se trouvent les lacunes que nous devons combler. Développer ces plans est une chose, les mettre réellement en œuvre est quelque chose d’autre. Nous venons à peine de commencer ; nous n’avons pas encore engagé les états membres mais nous espérons convoquer notre première réunion en août ou septembre au Kenya. Le seul atout que possèdent les CDC africains est qu’ils peuvent convoquer les ministères des pays différents – ministère des Finances, de l’Agriculture, des Communications et de l’Intérieur – et les réunir autour d’une table pour qu’ils puissent vraiment être sur la même longueur d’onde afin de comprendre ce que signifie l’état de préparation et ce que signifie la réponse, de façon coordonnée. Parce que lorsque vous voyez une situation de pandémie comme la crise de l’Ebola, cela cesse d’être une activité relevant du ministère de la Santé publique. Elle commence à être une activité multi-secteurs.

Un chercheur met à l’essai un savon anti-moustiques à Ouagadougou, au Burkina Faso.
AFP/GETTY

ADF : Lorsque vous observez le continent dans vos nouvelles fonctions, qu’est-ce qui vous préoccupe le plus ?

Dr Nkengasong : Le continent africain devrait utiliser l’Ebola comme un signal d’alarme et mettre en commun des efforts pour soutenir ce que le leadership a établi avec les CDC africains afin de renforcer les systèmes dans leur ensemble. La meilleure façon de se préparer pour l’inconnu est de se préparer pour ce que l’on connaît. De cette façon, le système de santé publique peut répondre aux maladies fréquentes que nous combattons chaque jour. Elles sont ce que nous appelons « endémiques » dans notre jargon, notamment le paludisme, le sida, la tuberculose, le choléra. Si donc nous avons des systèmes qui peuvent réagir à ces événements quotidiens, nous nous préparons aussi pour les pires scénarios.

Ma deuxième préoccupation concerne le fait que tout le monde pense à l’Ebola, mais nous devrions nous dire : « Et si ce n’était pas l’Ebola ? Si c’était une pandémie de grippe ? ». Elle serait probablement beaucoup plus difficile à contrôler. Nous devons donc vraiment nous efforcer de penser que, même si nous avons pu contrôler l’Ebola avec succès, cela pourrait être quelque chose d’autre.

Finalement, je dirais qu’il y a trois menaces écologiques différentes que nous affrontons. L’une concerne les maladies qui se propagent par contact. La deuxième, les maladies respiratoires, à propagation aérienne, comme la grippe pandémique. Finalement, les maladies associées à des vecteurs telles que le Zika et la fièvre jaune. Dans notre stratégie de préparation générale, nous devrions donc penser à ces trois menaces écologiques afin de mieux nous préparer pour l’avenir.

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