COMBATTRE LA FAMINE

COMBATTRE LA FAMINE

SUIVRE ET SOULAGER LA FAIM RELÈVE PARFOIS DU DÉFI. LE POINT CRUCIAL POUR LES SOLDATS ? CONNAÎTRE LEUR RÔLE.

PERSONNELS D’ADF

Lorsque le monde s’aperçoit qu’une famine est en train de sévir, il est sans doute trop tard.

Les organismes d’aide internationaux déclarent que des alertes précoces et des réponses rapides aux pénuries alimentaires sont la seule façon de sauver des vies. Lorsque les Nations unies ont déclaré la famine en Somalie en 2011, l’alerte avait déjà été lancée 16 fois sur l’imminence du danger. Ces alertes ont été ignorées pour la plupart, et lorsque la famine a été déclarée officiellement, 120.000 personnes étaient décédées.

« Une fois que la famine est enracinée, il est bien plus difficile de reprendre le dessus », écrit Aryn Baker dans la revue Time. « Néanmoins, les appels pour prévenir la famine ne sont jamais autant diffusés ou pris en compte avec autant d’attention que les demandes urgentes pour arrêter la famine. »

Des personnes déchargent le matériel d’aide humanitaire d’un hélicoptère militaire au Sud du Malawi, suite à des pluies qui ont emporté les récoltes.
AFP/GETTY IMAGES

La famine est bien connue en Afrique. Ne serait-ce qu’au cours du 20ème siècle, des famines massives ont frappé le continent non moins de 18 fois, tuant entre 5.000 et 1 million de personnes chaque fois. En 2017, elle frappe encore, au Soudan du Sud cette fois, et à un moindre degré au Nord du Nigeria et en Somalie, avec des effets dévastateurs.

Au Soudan du Sud, 100.000 personnes étaient au bord de la famine en février 2017, et 5 millions de personnes, soit 40 pour cent de la population du jeune pays, requéraient une assistance immédiate.

« Nos pires inquiétudes se sont concrétisées », déclare à CNN Serge Tissot de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. « Bien des familles ont épuisé tous leurs moyens de survie. » Un autre officiel humanitaire explique que les gens en sont réduits à chercher de la nourriture dans les marécages.

Le problème continuera dans les années à venir compte tenu des changements climatiques, de la croissance démographique et des conflits qui menacent la sécurité alimentaire délicate du continent. Alors comment s’apercevoir tôt des crises alimentaires et quel rôle attribuer aux forces de sécurité dans ce contexte ?

LES STADES ET LES CAUSES

La famine est un terme qui revêt un sens bien particulier. Il s’agit d’une définition qui va au-delà des simples conditions de sécheresse alliées à un grand nombre de personnes affamées. La famine est en réalité le dernier stade de la progression vers l’insécurité alimentaire, qui se décline en 5 phases selon le Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS NET). Les cinq phases suivent un schéma ascendant dans le temps : minimale, stressée, en crise, urgente, pour arriver au point culminant : la famine. Une famine est déclarée lorsqu’au moins un foyer sur cinq dans une région affectée fait face à un manque extrême de nourriture, plus de 30 pour cent de la population souffre d’extrême malnutrition, et 2 personnes sur 10.000 meurent chaque jour.

La famine a été déclarée dans une partie du Soudan du Sud au début 2017, alors que 3 autres pays, le Nigeria, la Somalie et le Yémen, sont au stade quatre, ce qui veut dire que le risque de famine est élevé.

Les causes de la famine sont souvent aussi complexes que celles des autres phases. Lorsqu’une région est frappée par la sécheresse ou par un conflit, ou par une combinaison des deux, les populations sont parfois contraintes de migrer vers d’autres régions ou vers des pays voisins. Une période de sécheresse dans une région déjà en proie à un conflit peut perturber les récoltes, les plantations, et l’élevage du bétail. Les factions en guerre bloquent souvent l’accès à ces régions, ce qui peut empêcher les travailleurs humanitaires et les résidents de se déplacer librement. Ceci peut exacerber les problèmes existants.

Un afflux massif de gens peut épuiser les ressources et augmenter la propagation de certaines maladies comme le choléra.  Selon Voice of America, au Sud de la Somalie, certains villages toujours sous le contrôle d’al-Shebab enregistrent une augmentation des cas de choléra. En mai 2017, la Somalie faisait état de 200 à 300 nouveau cas de choléra par jour. Plus de 40.000 Somaliens sont tombés malades depuis décembre 2016, dont la moitié dans l’état du Sud-Ouest.

En mai 2017, le personnel médical avait vu plus de 150.000 personnes déplacées occupant les camps près de Baidoa en Somalie. Beaucoup de personnes dans les camps dormaient à ciel ouvert, sans même une bâche. Il y avait de l’eau stagnante et de la boue partout, et pas suffisamment d’eau potable. L’Unicef et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont fourni aux enfants des vaccins oraux contre le choléra. Le Dr Abdinasir Abubakar, expert de l’OMS sur le choléra, explique à VOA que la capacité de lutter contre le choléra et les autres maladies est liée à celle de lutter contre la faim et les autres problèmes humanitaires.

« Nous ne pouvons pas résoudre uniquement le problème du choléra, déclare le Dr Abubakar. Nous ne pouvons traiter le choléra que si nous savons traiter les problèmes d’insécurité alimentaire, d’eau, de malnutrition…. Nous travaillons en collaboration étroite et nous coordonnons, mais encore une fois, en Somalie, un des défis auxquels nous faisons face [est] le manque de ressources pour soutenir toutes ces interventions. »

LES SYSTÈMES D’ALERTE PRÉCOCE

Il existe de nombreuses façons de prévoir la probabilité d’une famine. Les données climatiques permettent de savoir si la pluviométrie de l’année est inadéquate pour arroser les récoltes. Les données du marché permettent de suivre la pénurie et la hausse du coût des denrées de base. La migration massive indique que les populations sont obligées de fuir leurs foyers à cause des conflits, des maladies ou des facteurs de stress environnementaux.

FEWS NET surveille tous ces facteurs par le biais de 22 agences locales à travers le monde. L’organisme établit régulièrement des rapports et émet des alertes. Lorsque les conflits ou la distance rendent l’accès à certaines régions difficiles, l’organisation s’appuie sur des partenaires locaux, sur l’imagerie par satellite et sur la technologie des téléphones portables pour collecter les données. FEWS NET a lancé par exemple un projet pilote s’appuyant sur les téléphones portables pour collecter des données sur les salaires et sur les marchés à Madagascar, afin d’établir les périodes de baisse de la demande de main d’œuvre, ce qui présage d’une mauvaise année pour les récoltes.  Dans d’autres pays, FEWS NET a créé des réseaux d’agriculteurs qui communiquent les informations par téléphone.

« Nous pilotons une variété d’outils et nous pensons que la technologie peut nous aider, mais je crois aussi qu’il y a des limites », déclare Chris Hillbruner de FEWS NET à VOA. « En fin de compte nous obtenons les meilleurs renseignements lorsqu’il est possible d’accéder à ces régions et se rendre sur le terrain pour recueillir des informations sur ce qui se passe. »

D’autres organisations cherchent à trouver des moyens de collecter des informations sur l’insécurité alimentaire dans des endroits qui sont trop éloignés ou trop dangereux pour que les observateurs puissent s’y rendre. La plateforme Tomnod, gérée par la société de satellites DigitalGlobe, a recours à l’analyse par crowdsourcing des images satellites pour cartographier les données. Le groupe a cartographié les images satellites de 18.000 kilomètres carrés au Soudan du Sud afin d’identifier les habitations permanentes et temporaires et les troupeaux de bétail. Les satellites produisent des images de haute qualité où chaque pixel représente 30 centimètres au sol. Cette cartographie permettra à DigitalGlobe de suivre l’impact des conflits en cours et d’orienter l’attention sur les endroits susceptibles d’être touchés par l’insécurité alimentaire.

Les forces de maintien de la paix de la mission des Nations unies dans la République du Soudan du Sud croisent des femmes et des enfants au cours d’une patrouille. REUTERS

« Pour les humanitaires qui couvrent ce type de terrain, surtout lorsqu’il existe des problèmes de sûreté, ce n’est tout simplement pas une approche sécurisée », déclare Rhiannan Price, directeur du programme Seeing a Better World (voir un monde meilleur) de DigitalGlobe. « Les images satellites offrent un outil vraiment utile lorsqu’il s’agit d’estimer et d’évaluer ce qui se passe sur le terrain, lorsqu’on essaye de trouver ces gens afin d’obtenir des ressources et de quantifier la situation réelle sur place. »

Le Système d’alerte précoce sur la nutrition lancé par le Centre international d’agriculture tropicale permet le suivi des données sur la santé et la nutrition afin de rechercher des tendances, comme le manque de croissance chez les enfants, qui peuvent présager d’une insécurité alimentaire étendue. Ce système devrait être mis en place et fonctionnel en Éthiopie, au Nigeria, en Somalie et au Soudan du Sud d’ici à la fin de 2017.

COMMENT LES SOLDATS PEUVENT-ILS AIDER ?

Les forces de maintien de la paix et le personnel militaire sont souvent sollicités pour fournir une assistance alimentaire, mais généralement ils ne jouent pas un rôle principal. Il existe deux façons majeures pour les soldats d’aider à assurer une réponse rapide à la famine : protection et coordination.

La protection

L’insécurité est un obstacle à l’acheminement de la nourriture vers les personnes qui en ont besoin. Lorsque les travailleurs humanitaires sont attaqués ou menacés, les organismes répondent typiquement en retirant leur personnel. En avril 2017, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a rappelé son personnel des zones les plus frappées du Soudan du Sud après le meurtre de trois travailleurs humanitaires.

« Les attaques contre les travailleurs et contre les ressources humanitaires sont absolument condamnables », déclare Eugene Owusu, chargé de l’aide humanitaire des Nations unies au Soudan du Sud. « Non seulement cela met la vie des travailleurs humanitaires en péril, cela menace également la vie de milliers de Sud-Soudanais qui comptent sur notre assistance pour leur survie. »

Les forces armées sont en mesure d’assurer la sécurité pour les organismes humanitaires en protégeant les convois lorsqu’ils se déplacent sur les routes, en sécurisant les points de distribution ou en surveillant les vaisseaux qui arrivent au port. L’Opération Atalanta de la Force maritime de l’Union européenne en constitue l’un des exemples les plus probants. Cette force protège depuis 2008 les navires du Programme alimentaire mondial (WFP) qui transitent par la Corne de l’Afrique. Un autre exemple à noter est la libération de la ville portuaire de Kismayo en Somalie en 2012 par les forces de l’Union africaine et de la Somalie, permettant ainsi au WFP de reprendre l’acheminement de l’aide humanitaire pour la première fois depuis quatre ans.

Ce ne sont pas que les travailleurs humanitaires qui ont besoin de protection ; ceux qui reçoivent l’aide alimentaire sont également pris pour cible. Au Nigeria, Boko Haram a attaqué des villages pour voler l’aide alimentaire et les médicaments. « Toute livraison d’aide soumet une ville à un risque élevé d’attaque et de vol des fournitures », déclare Karen Attiah, éditrice internationale des articles d’opinion pour The Washington Post, lors d’un forum à la Brookings Institution. « C’est le problème éternel des efforts d’aide dans ces régions. Comment le faire sans encourager les terroristes que vous essayez de combattre et sans que les destinataires ne soient pris pour cible ? »

La coordination

Les forces armées et les organisations non gouvernementales (ONG) sont structurées différemment. Les militaires suivent un mode hiérarchique strict et recherchent en général un impact rapide et un engagement à court terme. La structure des ONG responsabilise des travailleurs subalternes, lesquels préfèrent maintenir leur indépendance afin de ne pas éveiller les soupçons de ceux qu’ils cherchent à aider, selon le Guide to Nongovernmental Organizations for the Military (Guide pour les militaires sur les organisations non gouvernementales), publié et co-écrit par Lynn Lawry, spécialiste de la santé et des droits de l’homme.

L’objectif des deux groupes est de protéger le public et cela facilite les choses s’ils peuvent travaillent ensemble.

Shantal Persaud, porte-parole adjointe de la mission de l’ONU au Soudan du Sud, déclare que les forces de maintien de la paix ne sont pas mandatées à fournir une aide pour les opérations de secours en cas de famine. Cependant, au cours de toute mission de ce genre, les forces de maintien de la paix rencontreront des acteurs humanitaires.

Il est crucial d’intégrer les efforts de tous ceux qui participent à la mission, déclare Mme Persaud. On arrive à cela par la formation et par la pratique de l’intégration sur le terrain. « Les forces de maintien de la paix et les travailleurs humanitaires n’agissent pas en huis clos, ils sont intégrés dès le départ par la mise en œuvre d’une formation d’initiation et d’intégration qui est requise pour tous et qui est gérée par notre propre Centre de formation pour missions intégrées » déclare-t-elle.

Les professionnels de la sécurité ne doivent pas être surpris lorsque les organisations humanitaires choisissent de garder leur distance. En Somalie, 13 travailleurs humanitaires ont été kidnappés en avril 2017 par al-Shebab, qui les soupçonnait d’être des informateurs du gouvernement. Lorsqu’on travaille pour les organismes humanitaires internationaux, on fait une cible de la population locale. En travaillant aux côtés des forces de sécurité, cela pourrait en faire des cibles encore meilleures.

Un employé somalien de Save the Children déclare au Washington Post : « S’ils m’attrapaient, ils me tueraient. C’est aussi simple que ça. »

(0)(0)