LA LUTTE CONTRE BOKO HARAM

LA LUTTE CONTRE BOKO HARAM

LES EFFORTS NIGÉRIANS ET RÉGIONAUX PERMETTENT DE REPRENDRE LE DESSUS DANS LA LUTTE CONTRE CETTE INSURRECTION

PERSONNEL D’ADF

Boko Haram a laissé son empreinte sanglante et destructive au Nigeria et dans les pays voisins. Ce groupe militant islamiste a tué plus de 20.000 personnes depuis son émergence comme force terroriste dangereuse en 2009. La série de destructions est presque indescriptible.

Son impact catastrophique est particulièrement apparent dans l’État de Borno au Nord-Est du Nigeria. La dévastation économique et sociale est difficile à calculer mais un représentant du gouvernement de l’état a publié une liste des pertes en août 2017 à Maiduguri.

Des Nigérians d’un camp de réfugiés présentent une affiche réclamant la paix lors de la visite du vice-président du Nigeria Yemi Osinbajo en juin 2017. [AFP/GETTY IMAGES]

Yerima Saleh, secrétaire permanent au ministère de la Réhabilitation, de la Reconstruction et du Repeuplement de l’État de Borno, a déclaré au journal Premium Times du Nigeria que Boko Haram avait détruit :

  • Environ 1 million de logements et d’édifices publics dans les 27 régions administratives locales de l’état
  • Des biens d’une valeur de 5,3 milliards de dollars depuis 2011
  • 5.335 salles de classe, 201 centres médicaux, 1.630 installations d’eau et 726 centrales électriques et transformateurs.
  • 800 édifices publics, notamment des bureaux, des prisons, des postes de police et d’autres bâtiments.

« L’ampleur de la destruction provoquée par les insurgés est gigantesque et a conduit à une crise humanitaire grave, déclare M. Saleh. Ces dégâts exigent une intervention sérieuse de la part des agences de l’état et des organismes de développement et d’aide humanitaire. »

Grâce à la création du ministère de la Réhabilitation, de la Reconstruction et du Repeuplement, le gouvernement a reconstruit plus de 25.000 logements dans les communautés affectées. Il a aussi construit des salles de classe, des cliniques, des postes de police, des marchés, des routes, des palais de justice et des lieux de culte dans les communautés libérées, déclare M. Saleh. Cet effort se poursuit.

L’histoire de Boko Haram est relativement récente mais ses méfaits meurtriers sont nombreux. Comment le groupe d’insurgés est-il devenu une force si létale ?

BOKO HARAM : UN BREF HISTORIQUE

Les racines de Boko Haram remontent à plusieurs générations au Nigeria. Toutefois, ses antécédents plus récents et publics peuvent être tracés à 2002. Son nom arabe officiel est : « Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad », ce qui veut dire Groupe dédié à la propagation des enseignements du Prophète et au djihad. Son nom haoussa plus connu signifie simplement : L’Éducation occidentale est interdite.

Pendant ses sept premières années, le groupe a consolidé sa base à Maiduguri et a proclamé son mépris pour la corruption de l’état et l’éducation occidentale. Il accomplit cela principalement en créant des écoles alternatives et en attaquant notamment les postes de police pour combattre les « symboles du pouvoir public », selon un reportage d’Al Jazeera en 2013.

Tout change en 2009 lorsque Mohamed Yusuf, leader du groupe, est tué alors qu’il est détenu par la police à la suite d’un raid. Boko Haram s’attaque à la police dans quatre états. Dès 2010, la violence commence à s’intensifier et en 2013 Goodluck Jonathan, qui est alors président, déclare l’état d’urgence dans les trois états les plus affectés par Boko Haram.

Après la mort de Mohamed Yusuf, Boko Haram se réorganise sous la direction d’Abubakar Muhammad Shekau, reconnu pour orienter le groupe sur une voie plus extrémiste dans l’espoir d’établir un état islamique dans le pays. Il communique avec des messages vidéo qui, selon certains, sont similaires aux messages d’Oussama ben Laden. On croit à plusieurs reprises qu’il est tué par les forces de sécurité et, depuis 2009, on ne le voit plus en public.

On dit qu’Abubakar Shekau communique seulement avec un groupe limité de chefs de cellule, et même ces contacts sont réduits au minimum, selon le journaliste nigérian Ahmed Salkida lors d’une interview à la BBC en 2014. « Bon nombre de ceux qui se disent leaders du groupe n’ont même pas de contact avec lui », a-t-il déclaré.

Pourtant, sa cruauté est apparente. Un clip vidéo de 2014 le montre en train de rire tout en revendiquant la responsabilité pour le rapt de plus de 200 lycéennes nigérianes à Chibok. « J’ai enlevé vos filles », déclare-t-il selon la BBC. « Je les vendrai au marché, au nom d’Allah. Je les vendrai et je leur donnerai un mari. »

À compter de 2015, le leadership de Boko Haram présente des signes de changement. Abou Mosab al-Barnaoui, fils du fondateur Mohamed Yusuf, est présenté en janvier 2015 comme porte-parole du groupe, moins de deux mois avant qu’Abubakar Shekau ne prête allégeance à l’État islamique. À la fin de l’été 2016, l’État islamique annonce qu’Abou Mosab al-Barnaoui est le nouveau chef de Boko Haram. Le sort d’Abubakar Shekau reste incertain, bien qu’il soit apparu dans des messages vidéo prétendant qu’il n’avait pas été remplacé, selon un reportage de la BBC. On dit qu’il dirige maintenant un clan de Boko Haram séparé et moins important.

M. al-Barnaoui prend la direction du groupe au moment où les forces armées nigérianes et celles d’autres pays du bassin du lac Tchad font des progrès contre le groupe extrémiste.

LA FORCE MULTINATIONALE MIXTE

Les préoccupations dues à la sécurité dans le Nord du Nigeria et dans les pays environnants ne présentent rien de nouveau. En 1994, la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) avait décidé de créer la Force de sécurité multinationale mixte pour combattre le banditisme transfrontalier dans la région. Mais la force ne fut formée que quatre ans plus tard. « La force est restée relativement léthargique, en se limitant à l’organisation de quelques patrouilles », selon un rapport de l’ISS (Institute for Security Studies, Institut pour les études sur la sécurité) de septembre 2016.

En 2012, la CBLT actualise le mandat de la force pour combattre Boko Haram. En octobre 2014, la force prend le nom de MNJTF (Multinational Joint Task Force, Force mixte) lors de la réunion des pays de la CBLT (Cameroun, Tchad, Niger et Nigeria) et du Bénin à Niamey, au Niger, pour des discussions sur le déploiement d’une force multinationale et la création d’un quartier général du commandement pour la lutte contre Boko Haram. Dès cette époque, les extrémistes étaient devenus un problème régional, plus seulement une préoccupation du Nigeria.

Vers le milieu 2015, les chefs d’état et de gouvernement de la CBLT et du Bénin se réunissent à Abuja, au Nigeria, et adoptent un concept des opérations, une structure de commandement et un quartier général du commandement, selon l’ISS. Le Nigeria obtient le droit de commander la force pendant la durée de son mandat, puisque Boko Haram est principalement actif au Nigeria. Le Cameroun assume le poste du commandement adjoint de la force et le quartier général du commandement de la MNJTF est créé à N’Djaména, au Tchad.

La taille de la MNJTF a varié depuis sa création, en commençant avec un personnel de 7.500, puis en passant à 8.700 pour se stabiliser à environ 10.000. En date d’août 2015, l’ISS estime que les contributions de chaque pays sont les suivantes : Bénin : 150 ; Cameroun : 2.450 ; Tchad : 3.000 ; Niger : 1.000 ; Nigeria : 3.000.

L’ISS signale que les patrouilles de la MNJTF ont commencé en novembre 2015, mais que ses opérations de grande envergure ont commencé en février 2016. La MNJTF attire maintenant l’attention hors de l’Afrique. Des fonctionnaires français se sont rendus à N’Djaména en juillet 2017 pour rencontrer les commandants de la force mixte. La ministre française des Armées Florence Parly a déclaré que la visite avait pour objet de féliciter la MNJTF et d’apprendre comment administrer les efforts de lutte contre l’instabilité dans la région du Sahel avec la Force conjointe du G5 Sahel, selon le Global Sentinel. Le brigadier-général Moussa Mahamat Djoui, commandant adjoint de la MNJTF, a déclaré que son succès était fondé sur la confiance, l’engagement, et le partage en temps voulu des renseignements entre les membres du groupe.

DES PROGRÈS ONT ÉTÉ FAIT ; DU TRAVAIL RESTE À FAIRE

Le travail des forces armées nigérianes et de la MNJTF a été crucial pour saper Boko Haram en tant que force combattante de première ligne détentrice d’un territoire. David Doukhan, associé de recherche à l’Institut international pour la lutte contre le terrorisme, écrit en octobre 2017 que les opérations militaires ont provoqué la perte de terrain, de munitions, d’équipement, de bases et d’effectifs pour Boko Haram. Les résidents déplacés commencent à retourner dans la région.

Bien que ces avancées constituent un progrès, M. Doukhan avertit qu’elles ne devraient pas être considérées comme des victoires. En fait, il reste à faire beaucoup de travail, en plus des simples opérations militaires, pour remporter la victoire finale contre Boko Haram. « Ces changements structurels, qui s’ajoutent à l’offensive des forces armées nigérianes appuyées par la MNJTF, ont forcé le groupe terroriste à reprendre sa structure organisationnelle décentralisée initiale, ce qui complique les opérations militaires, écrit-il, mais l’idéologie radicale est implantée profondément dans la population. »

Boko Haram, explique-t-il, a démontré une capacité remarquable à se regrouper après chaque revers. L’éradication des insurgés peut exiger une force importante participant à une guerre d’usure contre des partisans dispersés, engagés dans des tactiques de guérilla. Le Nigeria devra aussi entreprendre un programme de démobilisation, désarmement et réhabilitation, et un programme de réconciliation comme l’Opération Corridor de sécurité, par lequel l’état réhabilite et réintègre dans la société les combattants repentants de Boko Haram.

« L’armée nigériane et la MNJTF ont remporté des victoires mais elles n’ont pas provoqué de défaite décisive. Le chemin de la paix est long, écrit M. Doukhan. Il est possible d’éliminer l’idéologie djihadiste radicale dans la région seulement par un traitement complet à long terme des facteurs politiques, sociaux et économiques qui suscitent la sympathie pour le groupe et son idéologie radicale. »


CHRONOLOGIE DE BOKO HARAM

2002 — Boko Haram est organisé sous la direction du prédicateur musulman Mohamed Yusuf à Maiduguri, capitale de l’État de Borno.

Décembre 2003 — Lors de la première attaque reconnue de Boko Haram, environ 200 militants donnent l’assaut à plusieurs postes de police dans l’État de Yobe.

Juillet 2009 — Boko Haram tue des dizaines de policiers dans les États de Borno, Kano et Yobe. Une force militaire opérationnelle interarmées anéantit plus de 700 militants et détruit la mosquée à la base de leurs opérations. La police capture Mohamed Yusuf, chef du groupe, qui meurt plus tard alors qu’il est en garde à vue. La police déclare qu’ils ont tiré sur lui lors d’une tentative de fuite mais Boko Haram affirme qu’il s’agissait d’une exécution extra-judiciaire.

7 septembre 2010 — Cinquante militants de Boko Haram attaquent une prison dans l’État de Bauchi en tuant cinq personnes et en libérant plus de 700 détenus.

16 juin 2011 — Boko Haram tue deux personnes lors d’un attentat à la voiture piégée contre le bureau de l’Inspecteur général des forces de police du Nigeria à Abuja. On pense qu’il s’agit du premier attentat suicide au Nigeria.

26 août 2011 — Une voiture piégée de Boko Haram explose pour tuer 23 personnes et blesser plus de 75 lors d’une attaque du complexe des Nations unies à Abuja.

4 novembre 2011 — Des militants font exploser des engins explosifs improvisés et des voitures piégées en ciblant les forces de sécurité et leurs bureaux, les marchés et 11 églises, en tuant plus de 100 personnes dans les États de Yobe, Damaturu et Borno.

20 janvier 2012 — Boko Haram lance des attaques coordonnées contre les forces armées, les forces de police, une prison et d’autres cibles dans l’État de Kano, en tuant plus de 200 personnes.

30 avril 2012 — La Commission du bassin du lac Tchad (CBLT) réactive et amplifie le mandat de la Force multinationale mixte (MNJTF) pour qu’elle puisse lutter contre Boko Haram.

19 avril 2013 — Boko Haram lutte contre les forces de sécurité du Tchad, du Niger et du Nigeria à Baga dans l’État de Borno, faisant près de 200 morts.

4 juin 2013 — Le président nigérian Goodluck Jonathan déclare que Boko Haram et le groupe dissident Ansaru sont des organisations terroristes.

14 août 2013 — Le ministère de la Défense du Nigeria annonce que Momodu Bama (connu sous le nom d’Abou Saad), numéro deux de Boko Haram, a été tué.

14 avril 2014 — Des militants de Boko Haram enlèvent 276 lycéennes d’un pensionnat de Chibok, dans l’État de Borno, ce qui provoque une indignation générale et une campagne sur les réseaux sociaux.

13 mai 2014 — Des centaines de militants lancent un assaut contre trois villages dans l’État de Borno. Les villageois résistent et tuent plus de 200 combattants de Boko Haram.

17-20 juillet 2014 — Boko Haram lance un raid contre la ville nigériane de Damboa en tuant 66 résidents. Plus de 15.000 personnes s’enfuient.

24 août 2014 — Dans une vidéo, Abubakar Muhammad Shekau, leader de Boko Haram, proclame un califat dans le Nord du Nigeria.

7 octobre 2014 — La CBLT crée la MNJTF sous sa forme actuelle à Niamey, au Niger.

25 novembre 2014 — Le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine approuve l’activation de la MNJTF.

3 janvier 2015 — Des centaines d’hommes armés de Boko Haram saisissent la ville de Baga et les villages voisins au Nord du Nigeria, ainsi qu’une base militaire multinationale, lors d’un raid de plusieurs jours, provoquant la mort de près de 2.000 personnes.

29 janvier 2015 — Le CPS approuve officiellement le déploiement de la MNJTF pour 12 mois, ce qui sera renouvelé ultérieurement.

7 mars 2015 — Lors d’un message audio soi-disant d’Abubakar Shekau, Boko Haram prête allégeance à EIIL.

12 mars 2015 — Un porte-parole d’EIIL annonce que le califat s’est étendu à l’Afrique occidentale et qu’Abou Bakr al-Baghdadi a accepté le serment d’allégeance de Boko Haram.

28-30 avril 2015 — Les troupes nigérianes sauvent environ 450 femmes et jeunes filles dans la forêt de Sambisa lors d’une opération visant à détruire les camps de Boko Haram et à secourir les civils.

25 mai 2015 — Le quartier général du commandement de la MNJTF est inauguré à N’Djaména, au Tchad.

19 juillet 2015 — L’armée du Nigeria lance l’Opération « Lafiya Dole », ce qui signifie La Paix par la Force en haoussa, pour lutter contre Boko Haram. Elle remplace l’Opération « Zaman Lafiya ».

23 septembre 2015 — Les forces armées nigérianes lancent des raids contre des camps de Boko Haram dans deux villages, en sauvant 241 femmes et enfants et en faisant prisonniers 43 militants.

11-14 février 2016 — Le Cameroun attaque une base de Boko Haram à Ngoshe, au Nigeria, en neutralisant 162 militants, en libérant environ 100 otages et en saisissant des armes lors de l’Opération Flèche 5

Mars 2016 — Des milliers de soldats du Cameroun et du Nigeria lancent l’Opération Tentacule pour éradiquer Boko Haram dans la forêt de Sambisa.

Avril 2016 — Le Nigeria lance l’Opération Corridor de sécurité pour réhabiliter les combattants de Boko Haram qui se sont repentis et se sont rendus.

Avril 2016 — Le Nigeria lance l’Opération Châtiment pour éliminer Boko Haram de la forêt de Sambisa et des zones frontalières environnantes.

Juin 2016 —L’Armée de l’air nigériane lance l’Opération « Gama Aiki », ce qui signifie Finissez le travail en haoussa, suite à l’Opération Châtiment.

3 août 2016 — Al-Naba, publication d’EIIL, déclare qu’Abou Mosab al-Barnaoui est le nouveau chef de Boko Haram.

13 octobre 2016 — Les militants de Boko Haram mettent en liberté 21 lycéennes de Chibok à la suite de négociations avec le gouvernement nigérian. C’est la première libération en masse pour les plus de 200 jeunes filles kidnappées en avril 2014.

6 mai 2017 — Boko Haram libère 82 lycéennes de Chibok à la suite de négociations avec le gouvernement nigérian.

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