Une industrie obscure prospère dans le sillage de la vague du numérique en Afrique : les systèmes de surveillance massive axés sur l’intelligence artificielle. À mesure que la technologie de surveillance d’origine chinoise prolifère sur le continent, les experts sonnent l’alarme de cette menace qui met en danger les droits individuels.
La chercheuse indépendante et journaliste Heidi Swart déclare à ADF : « Vous avez des caméras hautement sophistiquées, à haute définition, axées sur l’Internet, qui filment 24 heures sur 24, vous pouvez les équiper de reconnaissance faciale. Si vous ajoutez à cela une base de données de registres de population, vous pourrez en fait suivre les gens pendant leur déplacements. Si vous mémorisez les données recueillies par toutes ces caméras, cela pourra vous donner une carte exacte des mouvements d’une personne en fonction du temps. »
« C’est tout à fait intrusif, et le public semble plus ou moins l’accepter. »
Onze gouvernements africains ont dépensé au moins 2 milliards de dollars sur la technologie de surveillance fabriquée en Chine, selon un rapport du 12 mars par l’Institut des études de développement sur la surveillance de « ville intelligente » en Afrique.
Les sociétés chinoises vendent fréquemment la technologie aux gouvernements sous forme de forfaits qui incluent des systèmes de télévision en circuit fermé avec des caméras qui sont équipées de reconnaissance faciale axée sur l’IA et qui peuvent suivre les mouvements des véhicules. Les experts déclarent que ces outils sont présentés avec le mythe selon lequel ils aideraient à réduire les crimes et moderniser les aires urbaines.
Les chercheurs Wairagala Wakabi et Tony Roberts, co-auteurs du rapport, déclarent qu’il n’existe pas de preuve que les systèmes de ville intelligente réduisent la criminalité. Au lieu de cela, ils avertissent que l’expansion rapide de la technologie de surveillance a permis aux gouvernements de surveiller leurs adversaires politiques, les journalistes et les activistes.
Le Dr Wakabi a déclaré au quotidien britannique The Guardian pour un article du 12 mars : « Cette surveillance à grande échelle et invasive des espaces publics axée sur l’IA n’est pas “légale, nécessaire ou proportionnée” à l’objectif légitime de fournir la sécurité. L’histoire nous montre que c’est l’outil le plus récent employé par les gouvernements pour enfreindre le droit à la vie privée des citoyens et étouffer la liberté de mouvement et d’expression. »
Le Nigeria est le chef de file des achats d’infrastructure numérique en 2025, ayant dépensé 470 millions de dollars pour acheter 10.000 caméras intelligentes qui reconnaissent les visages et les plaques d’immatriculation des véhicules. L’Égypte en possède 6,000, alors que l’Algérie et l’Ouganda en ont chacun 5.000 environ. Les onze pays ont dépensé en moyenne 240 millions de dollars ; ces investissements sont en général financés par des prêts accordés par les banques chinoises.
Un éventail de groupes de défense des droits, groupes de la société civile et organisations de journalisme a averti que l’utilisation généralisée de la technologie de surveillance peut permettre d’examiner les citoyens au microscope et menace le droit à la vie privée, la liberté d’expression et la liberté de réunion.
Penplusbytes, organisme de responsabilisation gouvernementale basé au Ghana, écrit dans un article de janvier : « Les systèmes de reconnaissance faciale, l’analytique prédictive et les autres outils de surveillance IA sont adoptés par les gouvernements de la région, apparemment à des fins de sécurité, mais avec des implications profondes pour la liberté de la presse. Ces technologies sont capables de suivre les mouvements des journalistes, surveiller leurs activités en ligne et identifier leurs sources d’information, ce qui a un effet paralysant sur les reportages d’investigation. Dans les pays avec des structures faibles de protection des données, cette surveillance se produit avec une supervision ou une prise de responsabilité minimale. »
Admire Mare de l’université de Johannesbourg déclare que les gouvernements autoritaires du continent sont devenus experts pour retourner l’infrastructure numérique contre leurs propres habitants par le biais des coupures d’Internet, des campagnes de désinformation parrainées par l’État et de la surveillance massive. Il continue à sonner l’alarme et solliciter un soutien pour la supervision indépendante et la responsabilisation de ces systèmes qui administrent une grande partie de la vie publique.
Il a déclaré dans une conférence du 23 mars : « Pendant trop longtemps les plateformes, les algorithmes et les systèmes IA ont été mythifiés comme des “boîtes noires”. Nous devons insister sur l’ouverture de la boîte noire de la technologie. »
Heidi Swart vit dans un centre métropolitain majeur d’Afrique du Sud. Elle a constaté les caméras qui sont installées dans toutes les zones urbaines et elle se préoccupe du sentiment de résignation de la part du public.
« Les gens semblent simplement l’accepter, ou même l’accueillir. Je pense que c’est naïf, et aussi irresponsable. Si vous faites attention aux régimes autoritaires, vous comprendrez que ce type de système de surveillance est au cœur du renforcement de leur pouvoir. C’est vraiment l’architecture d’un régime tyrannique. »
« Les gens ne semblent pas le réaliser. Ils ne semblent pas considérer que ces choses pourraient très mal tourner. Cela peut être instantanément abusé par un gouvernement soi-disant démocratique pour persécuter les gens. »
