Les enfants soldats connus sous le nom de « lionceaux » (« shibli » en langue arabe) sur les plateformes des réseaux sociaux sont devenus un outil de recrutement pour les deux belligérants de la guerre civile du Soudan, en violation des lois internationales.
« Ils sont devenus célèbres, presque équivalents aux enfants stars de Disney aux USA, où tout le monde les connaît », a récemment déclaré l’analyste Mia Bloom à Bellingcat, une coopérative britannique d’investigation open source.
Le Dr Bloom, professeure de communication et des études sur le Moyen-Orient à l’université d’État de Géorgie, est une experte de premier plan sur l’exploitation et le recrutement des enfants par les groupes armés. Elle ajoute que les enfants soldats deviennent des outils puissants pour recruter les adultes et les jeunes dans les groupes armés.
En vertu de l’accord international appelé « Principes et engagements de Paris », un enfant soldat est toute personne âgée de moins de 18 ans qui a été recrutée ou employée par une force ou un groupe armé, « quelle que soit la fonction qu’elle y exerce ». Il n’est pas nécessaire que les enfants participent à des hostilités pour qu’ils soient considérés comme des soldats. Le Soudan est signataire des principes de Paris.
Une enquête conduite conjointement par Bellingcat et Radio Dabanga du Soudan a examiné 12 cas où des enfants soldats ont affiché un contenu sur TikTok, en violation des politiques de l’entreprise. Les comptes étudiés ont été géolocalisés sur des sites détenus par les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) paramilitaires.
Pour les FAS, un jeune garçon dont le compte sur TikTok possédait plus de 700.000 adeptes et recevait des millions de visiteurs voyant de multiples vidéos, récite un poème se moquant de Mohamed Hamdan Dogolo alias « Hemeti », le chef des FSR. Le garçon est montré en compagnie de Minni Minnawi, gouverneur du Darfour et chef de milice des FAS, et fait appel à un Soudan uni, entouré de soldats sur une plateforme surélevée.
Bien qu’il n’ait jamais été montré au combat, il porte souvent un uniforme avec l’insigne des FAS.
Dans un autre exemple, le commandant FSR Salih al-Foti apparaît sur une vidéo avec un jeune garçon sur ses épaules célébrant la conquête de la base de la 22ème division des FAS dans le Kordofan-Occidental. Un porte-parole des FSR a nié l’importance du film en disant qu’il s’agissait du fils du commandant qui l’avait rejoint après la bataille.
Une autre vidéo liée aux FSR et affichée en janvier montre un enfant, qualifié de jeune ado, dans le même lieu. « Je vois des gens sur les réseaux [sociaux] qui disent que je vais mourir, déclare-t-il. Pour la personne qui meurt, c’est comme si elle payait ses dettes. »
La vidéo a été visualisée plus de 1,6 million de fois avant que Bellingcat ne persuade TikTok de la retirer.
Les FAS et les FSR nient qu’elles recrutent les enfants pour les combats. Toutefois, les analystes ont déclaré à Bellingcat et à Radio Dabanga qu’il existe des preuves du contraire.
Des enquêtes conduites par les Nations unies en 2023 et 2024 ont découvert des enfants soldats recrutés par les deux belligérants.
Des rapports de l’ONU indiquent que les FSR « recrutent systématiquement et emploient les enfants dans les hostilités ». Le groupe paramilitaire a utilisé les carences alimentaires, les déplacements et autres difficultés pour enrôler les enfants pauvres ou isolés dans les combats et les a employés aux points de contrôle et pour produire un contenu sur les réseaux sociaux. Le recrutement des enfants soldats par le biais de nourriture ou de promesses de sécurité équivaut à une servitude moderne, en vertu du droit international.
« La situation humanitaire en détérioration et le manque d’accès à la nourriture et aux autres services de base font des enfants, en particulier les enfants non accompagnés et séparés, des cibles faciles de recrutement par les groupes armés », a écrit Siobhán Mullally, rapporteuse spéciale des Nations unies sur le trafic des personnes, dans son rapport de 2023.
Les FAS ont aussi été accusées de soutenir la mobilisation des groupes de jeunes dans le cadre de l’appel d’aide lancé par les Forces armées. Des vidéos en ligne montrent des officiers des FAS qui entraînent des enfants, lesquels sont découverts plus tard aux points de contrôle dans les zones dominées par les FAS.
Les analystes déclarent à Bellingcat et à Radio Dabanga que les FAS et les FSR n’ont pas besoin de recruter directement les enfants soldats. Les vidéos telles que celles de TikTok faisant les louanges des enfants comme « lionceaux » et célébrant leurs activités dans la guerre accomplissent cette tâche pour elles.
« Le message devient : “Voyez comment il est devenu célèbre en faisant cela ; si je rejoins le mouvement, peut-être pourrais-je être célèbre moi aussi” », déclare la professeure Bloom.
