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    L’importance Stratégique De La Gestion Des Frontières

    La sécurisation des frontières exigera la coordination et la coopération entre les agences et entre les nations
    COLONEL-MAJOR SALAH SAKLI (À LA RETRAITE), ANCIEN DIRECTEUR CENTRAL DES GARDES-FRONTIÈRES DE TUNISIEBy COLONEL-MAJOR SALAH SAKLI (À LA RETRAITE), ANCIEN DIRECTEUR CENTRAL DES GARDES-FRONTIÈRES DE TUNISIE24 septembre 2026Updated:28 septembre 202612 Mins Read
    ADF Illustration
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    Les nations africaines sont divisées par des frontières politiques terrestres de 83.500 km de long, mais le tiers seulement de cette distance est correctement délimité. En outre, de nombreuses régions frontalières sont faiblement peuplées, en grande mesure non protégées et distantes des capitales nationales et des centres de contrôle du gouvernement.

    Les zones frontalières ont été traditionnellement considérées comme marginales, poreuses, mal définies et médiocrement gérées, ce qui a donné lieu à des défis de sécurité importants tels que le terrorisme, le trafic criminel et les migrations illicites.

    Ces régions sont devenues des points sensibles potentiels des tensions socio-économiques et politiques et des conflits internes ou entre les états, et des terrains fertiles pour divers groupes armés non étatiques. Elles confrontent aussi d’énormes mouvements migratoires et sont sujettes au terrorisme, au crime organisé et au trafic illégal des personnes, des biens, des ressources naturelles, des drogues et des armes à feu.

    Les groupes criminels et terroristes croissent et se diversifient le long des frontières africaines. Des développement récents ont montré que ces groupes ont intensifié leurs connexions transnationales et ont une capacité croissante pour défier l’autorité des états et des institutions régionales.

    En conséquence, la détérioration des conditions frontalières dans diverses régions sape les initiatives mondiales de lutte contre le terrorisme et toutes les formes de criminalité transnationale. Ces défis et menaces n’ont pas la même importance pour tous les pays africains, mais ils demeurent une source persistante d’instabilité sur le continent. Aucun pays ne peut les affronter tout seul.

    Des soldats tunisiens recherchent des hommes armés dans Jebel Dernaya à Kasserine, près de la frontière algérienne, après une attaque qui a tué un policier en 2012.

    Un terrain diversifié

    Les frontières de la Tunisie sont naturellement perméables et diverses. Elles sont boisées et montagneuses au Nord, accidentées au centre, et vastes et désertiques au Sud. Le pays s’étend sur 163.000 km carrés ; il a une frontière terrestre de 1.033 km avec l’Algérie à l’Ouest et de 473 km avec la Libye au Sud-Est. Son littoral méditerranéen s’étend sur 1.288 km au Nord et à l’Est.

    Il possède 9 aéroports internationaux, 12 passages frontaliers et 21 ports, soit un réseau de 42 points de passage officiels qui sont administrés conjointement par les services de douane et de police. Les policiers s’occupent des voyageurs et de leur documentation, alors que les agents des douanes se concentrent sur les biens transportés vers les destinations du commerce international.

    Mis à part ces points de passage contrôlés, la Direction générale des gardes-frontières, rattachée à la Garde nationale sous l’égide du ministère de l’Intérieur, détient la responsabilité principale pour la surveillance des frontières terrestres et maritimes. Cette institution possède des unités terrestres et maritimes chargées d’assurer la sécurité dans les zones frontalières, de combattre les migrations illégales et le crime trans-frontalier, et d’effectuer des fonctions similaires à celles de la police des douanes.

    Soldat tunisien devant une tranchée sur la frontière libyenne. Les autorités ont construit la barrière, qui possède des bermes et des tranchées, entre Ras Jedir sur la côte méditerranéenne et Dehiba, après le massacre de 22 personnes par les terroristes au musée national du Bardo à Tunis en 2015.

    Confronter la sécurité des frontières

    Les pays ont fait d’énormes efforts pour faire face aux problèmes frontaliers au niveau national, régional et continental. Néanmoins, beaucoup sont insuffisants étant donné l’ampleur des défis.

    Ces efforts sont en général réactifs et atténuent seulement les effets associés à l’insécurité. Le manque de stratégies de prévention à long terme visant à anticiper les risques imminents et à éradiquer les causes fondamentales des problèmes frontaliers est regrettable. Par ailleurs, divers plans nationaux, régionaux et continentaux ont des difficultés pour être mis en œuvre à cause de la faiblesse de la volonté politique et des réponses inégales de la part des différentes parties prenantes pour faire face collectivement aux défis communs.

    Ces problèmes peuvent provenir des facteurs suivants : relations tendues à cause des disputes territoriales ; rivalité, manque de confiance et soupçons ; désir de forger des alliances bilatérales avec des puissances étrangères au mépris de l’intégration continentale ; priorisation des intérêts nationaux aux dépens de l’intégration régionale et continentale ; cloisonnement institutionnel qui entrave la collaboration ; conditions régionales qui encouragent l’isolationnisme ; persistance des crises et instabilité dans certains pays.

    La Tunisie a affronté les groupes terroristes sur la frontière algérienne tout en faisant aussi face aux migrants provenant de Libye à cause des troubles persistants dans ce pays. ILLUSTRATION D’ADF

    Les défis de la Tunisie

    Depuis l’indépendance, la Tunisie affronte une multitude de défis liés à la gestion des frontières. Ces difficultés sont dues à des facteurs géographiques, politiques, économiques et sociaux. Parmi les préoccupations principales, on compte la présence des groupes terroristes sur les frontières, l’intensification des migrations irrégulières et l’accroissement de la contrebande et du trafic illicite, en particulier pour le carburant, les stupéfiants et les armes à feu. Ce trafic finance et soutient les organisations criminelles et terroristes. La crise persistante en Libye accroît considérablement l’ampleur et la nature des menaces affrontées par la Tunisie.

    En outre, les groupes armés continuent à être actifs sur la frontière algérienne et les organisations terroristes majeures telles que l’État islamique et Al-Qaïda au Maghreb islamique, initialement actives surtout au Sahel, cherchent à consolider et étendre leur présence en Afrique du Nord.

    Plusieurs problèmes intérieurs aggravent les défis frontaliers tunisiens. L’économie nationale, affaiblie par des crises successives, limite considérablement la capacité de gestion efficace des frontières par le gouvernement. Ces frontières sont souvent caractérisées par un terrain accidenté qui se prête aux mouvements illégaux des biens et des personnes.

    Le système actuel de gestion des frontières s’appuie sur un patchwork de lois et de règlements disparates qui affectent les responsabilités à diverses agences. Les procédures sont rigides et centralisées et les débats politiques restent en grande mesure concentrés sur la sécurité au détriment des préoccupations socio-économiques des communautés et des caractéristiques historiques et géographiques uniques des régions frontalières.

    La Tunisie devient un pays de transit pour les migrants provenant d’autres régions d’Afrique. Cette transformation a perturbé un équilibre déjà fragile et compliqué davantage la réglementation des flux migratoires transfrontaliers.

    Le déclenchement de la première guerre civile libyenne en février 2011 a forcé des centaines de milliers de travailleurs étrangers à s’enfuir en Tunisie entre mars et octobre 2011. La majorité d’entre eux a été rapatriée dans leur pays d’origine en quelques semaines, mais un petit nombre s’est installé temporairement en Tunisie.

    La Tunisie reçoit aussi des immigrants, principalement de l’Afrique subsaharienne, notamment des étudiants, des migrants économiques et des réfugiés et migrants irréguliers fuyant les zones de conflit. Selon le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, le nombre de migrants subsahariens en situation irrégulière ne cesse d’augmenter.

    Les réfugiés qui ont fui la violence en Libye font la file du petit-déjeuner au camp de réfugiés de Choucha près de la frontière tunisienne en mars 2011.

    La Tunisie prend des mesures sur ses frontières

    Les autorités tunisiennes ont choisi une approche holistique et équilibrée, basée sur la sécurité et le développement. Cette approche englobe des dimensions politiques, sociales, économiques, culturelles, religieuses, législatives et sécuritaires. Elle soutient aussi une coopération étroite au niveau local et mondial.

    Dans ce contexte, la Tunisie a adopté deux stratégies complémentaires : une stratégie nationale de sécurité des frontières et une stratégie nationale de la migration. Elles sont toutes les deux axées sur une approche multidimensionnelle qui priorise la prévention et inclut un mécanisme exhaustif et coordonné de contrôle et de réponse.

    Grâce à sa stratégie des frontières, le gouvernement a réorganisé et renforcé la sécurité sur le terrain. Des unités avancées ont été repositionnées pour améliorer la synergie entre les forces de sécurité et les forces militaires et pour prévenir les risques.

    Une zone tampon le long des frontières du Sud comporte plusieurs points de contrôle interarmées de l’armée nationale et des unités de gardes-frontières. La construction d’un mur de terre de 2 mètres le long de la frontière du Sud-Est empêche la traversée et la contrebande des véhicules. Un système de surveillance électronique renforce le contrôle de la frontière avec la Libye.

    Les autorités ont aussi acquis du matériel moderne pour optimiser le contrôle des aéroports et des frontières, et elles ont renforcé la coordination entre les parties prenantes de la gestion des frontières nationales. Un commandement conjoint a été créé pour superviser et coordonner les opérations sur le terrain. De nouvelles initiatives forment, équipent et soutiennent les responsables et les agents qui sont actifs dans les zones frontalières distantes.

    La stratégie nationale de sécurité des frontières cherche à améliorer les aptitudes opérationnelles et techniques du personnel des frontières, optimiser l’utilisation des équipements et de l’infrastructure disponibles, et harmoniser les pratiques aux passages frontaliers pour garantir la sécurité et faciliter le mouvement légitime des personnes, des services et des biens. Cette approche inclut des mesures rigoureuses contre la corruption et la contrebande, empêchant ainsi l’infiltration transfrontalière.

    La police tunisienne des frontières contrôle les passeports au poste de Tabarka dans le Nord-Ouest, près de l’Algérie.

    La Tunisie a aussi développé une stratégie nationale des migrations, conçue par le biais d’une collaboration étroite avec les parties prenantes locales et internationales, la société civile et la diaspora tunisienne. Elle propose une vision inclusive et exhaustive basée sur le respect des droits fondamentaux tout en encourageant le développement durable, la gouvernance démocratique et la cohésion sociale renforcée.

    Cette stratégie est basée sur les valeurs suivantes : bonne gouvernance migratoire au niveau national et régional ; respect des droits de l’homme et de la dignité des migrants et de leur famille ; reconnaissance et appréciation du rôle des Tunisiens résidant à l’étranger dans le développement socio-économique et culturel du pays ; promotion d’une coordination et une coopération améliorées entre toutes les parties prenantes. La stratégie établit un dialogue permanent, inclusif et participatif avec les organisations de la société civile tunisienne et les associations représentant les migrants tunisiens à l’étranger, combattant la traite et l’exploitation humaines, et intégrant les questions migratoires dans toutes les politiques sectorielles.

    La collaboration est cruciale

    Des ressources techniques, humaines et financières et une coopération internationale robuste axée sur la solidarité et la confiance mutuelle sont essentielles pour soutenir ces stratégies. Pour ce faire, les pays africains doivent combiner leurs efforts et mettre en commun leurs ressources pour maximiser leur potentiel et leurs opportunités. Chaque nation doit mettre ses ressources à la disposition de sa communauté et des pays voisins.

    La Tunisie a priorisé une approche axée sur la coopération stratégique avec diverses nations et institutions internationales. Cette collaboration a encouragé des alliances fructueuses, en contribuant au développement d’une politique innovante de gestion des frontières. Le but principal consiste à améliorer les mécanismes institutionnels en tirant profit des expériences les plus performantes au niveau régional et mondial, tout en rationalisant aussi l’emploi des ressources affectées par les partenaires internationaux. Résultat : les services frontaliers tunisiens agissent désormais en synergie avec leurs homologues dans les pays voisins. Cette stratégie dépend de la confiance mutuelle, de la transparence, du partenariat équitable, du respect de la souveraineté nationale et de l’inviolabilité des frontières reconnues.

    Une ambulance libyenne traverse la passage frontalier de Ras Jedir entre la Libye et la Tunisie le 1er juillet 2024. La Libye a rouvert ce jour le passage, point de transit crucial entre les pays, lors d’une cérémonie, trois mois après sa clôture due aux affrontements armés liés aux contrebandiers.

    La Tunisie a ainsi conclu plusieurs accords avec les pays voisins. Initialement, ces accords se concentraient sur le déminage et la délimitation des frontières communes. Par la suite, diverses conventions bilatérales et multilatérales furent signées pour promouvoir les projets de développement transfrontaliers dans les secteurs clés tels que la santé, les transports, le commerce, l’environnement, la protection civile et la gestion des catastrophes. Ces accords incluent aussi des engagements réciproques visant à faciliter l’accès, les mouvements libres et le droit de résidence, de travail et d’établissement pour les ressortissants de chaque pays. Certaines conventions fournissent même des dispositions spécifiques, par exemple l’accès aux pâturages pendant la sécheresse ou l’obtention de permis pour conduire le bétail entre les territoires.

    La Tunisie a établi des commissions conjointes avec ses deux voisins les plus proches pour faire face à la sécurité des frontières. L’interaction entre les autorités tunisiennes et algériennes est fréquente et productive grâce à une organisation permanente et une structure stable. Les négociations avec les représentants libyens sont plus délicates à cause des difficultés liées à l’absence d’une seule autorité centrale légitime.

    Il est crucial que les pays africains identifient leurs propres défis, déterminent leurs besoins particuliers et s’approprient la responsabilité du financement de leurs initiatives, pour que leurs partenaires puissent contribuer sans assumer la totalité du fardeau ni subir les conséquences associées. Ceci améliore l’efficacité, produit des économies importantes et positionne l’Afrique comme un continent où les voyages et le commerce transfrontaliers peuvent se produire efficacement et en toute sécurité. Les questions frontalières ne peuvent plus être considérées comme périphériques. Elles sont désormais au cœur de la sécurité nationale et du développement économique en Afrique. En donnant priorité à une sécurité collaborative des frontières, les pays africains peuvent faire des avancées économiques majeures et aider à mieux intégrer le continent.  

    AU SUJET DE L’AUTEUR : Le colonel-major Sakli est l’ancien directeur central des gardes-frontières de Tunisie. Il travaille actuellement comme expert indépendant en matière de sécurité des frontières et formateur. Il est motivé par son désir d’améliorer la sécurité des frontières et la coopération sur le continent africain.

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