Un nouveau reportage documente l’ampleur énorme des activités illégales commises par les « usines de poisson flottantes » chinoises qui parsèment le littoral de la Guinée-Bissau et récoltent des tonnes de ressources marines.
Le Hua Xin 17, cargo chinois de 125 mètres selon les bases de données maritimes, est resté ancré pendant 157 jours en 2025 à environ 50 km de la côte d’Orango, une île de l’archipel protégé des Bijagos en Guinée-Bissau. Le Tian Yi He 6, enregistré aussi comme cargo, est resté pendant 244 jours à environ 60 km de l’île l’an dernier.
Une enquête conduite par le Guardian et DeSmog, organisme de journalisme d’investigation, montre que ces navires sont en fait des usines qui transforment des tonnes de sardinelles fraîches en farine et en huile de poisson. Un groupe de six bateaux turcs qui ravitaille le Hua Xin 17 semble avoir pratiqué habituellement la pêche illégale de la sardinelle dans l’archipel.
Le Tian Yi He 6 est actif comme usine de farine de poisson près des Bijagos depuis plus de cinq ans, et ignore fréquemment les lois de Guinée-Bissau, selon Trygg Mat Tracking, organisme de renseignement de pêche norvégien sans but lucratif. Le propriétaire et commandant du Tian Yi He 6 et de l’Ilhan Yilmaz 3, senneur turc de petite taille, ont été condamnés à des amendes en 2019 ou 2020 pour transformer la farine et l’huile de poisson sans autorisation et pour transborder illégalement le poisson d’une bateau à un autre.
Les navires turcs éteignent fréquemment leurs systèmes d’identification automatique pour éviter la détection, selon Global Fishing Watch, organisme sans but lucratif qui surveille la pêche. Cette pratique est typique pour les navires qui conduisent des activités illégales.
Les actes des navires chinois et turcs ne sont pas seulement illégaux ; ils sont à l’origine de l’insécurité alimentaire chez une population qui compte depuis des générations sur la disponibilité des petits poissons pélagiques à un prix abordable comme source principale de protéines. Selon l’Indice de la faim dans le monde, environ 22 % des 2,2 millions d’habitants du pays souffraient de malnutrition en 2025.
La pêche illégale menace aussi les moyens de subsistance des 5.600 pêcheurs artisanaux (chiffre approximatif) de la Guinée-Bissau et de ceux qui travaillent dans l’industrie de la pêche informelle, qui emploie 225.000 personnes, selon la Coalition for Fair Fisheries Arrangements. Le poisson local meulé pour fabriquer la farine et l’huile de poisson entre fréquemment dans les chaînes d’approvisionnement internationales.
« Lorsque les flottes étrangères en eaux distantes agissant hors la loi vident ces stocks de poissons pour fabriquer la farine et l’huile de poisson en vue de nourrir des animaux au lieu de nourrir les habitants d’Afrique de l’Ouest, les conséquences sont les plus graves pour les pêcheurs de petite échelle et les communautés du littoral qui n’ont pas d’alternative », déclare Aliou Ba, activiste des océans chez Greenpeace, dans le reportage du Guardian et de DeSmog.
À la fin janvier, les autorités de Guinée-Bissau ont suspendu les permis de pêche à la senne pour les petits poissons pélagiques et ont annoncé l’interdiction de fabriquer la farine et l’huile de poisson sur la terre et en mer. La pêche à la senne consiste à utiliser un gros filet pour attraper les écoles de haute densité de poissons pélagiques d’une seule espèce, tels que le maquereau et le thon. Ces mesures ont été louées par les pays voisins, les organismes de recherche et les groupes écologiques. Toutefois Dyhia Belhabib, investigatrice principale des pêches chez Ecotrust Canada, prédit que la mise en application de l’interdiction s’accompagnera de défis.
Elle déclare dans le reportage : « Je ne pense pas que l’interdiction les fera disparaître. En ce moment, la Guinée-Bissau n’a pas la capacité d’imposer un contrôle en mer. »
Les navires chinois agissent illégalement dans les eaux africaines depuis des décennies et la flotte de pêche chinoise en eaux distantes, qui est la plus vaste du monde, est aussi le pire contrevenant mondial de la pêche illégale, selon l’indice des risques de pêche INN. En partie à cause des agissements chinois dans ses eaux, on estime que l’Afrique de l’Ouest perd 9,4 milliards de dollars chaque année à cause de la pêche illégale.
En Guinée-Bissau et autour du continent, les commandants chinois engagent généralement des résidents locaux pour travailler sur les navires, mais ils sont fréquemment sujets au maltraitement et aux abus. Un marin guinéen utilisant le pseudonyme d’Antonio a déclaré au Guardian et à DeSmog qu’il avait passé sept mois à bord du Hua Xin 17 en 2024. Il avait filmé en secret des vidéos montrant des tonnes de sardinelles fraîches amenées sur une chaîne de fabrication et il déclare que les membres d’équipage guinéens étaient maltraités.
« Ils ne nous considèrent pas comme des égaux, dit-il. Ils nous ont donné seulement du riz à manger. Pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner, seulement du riz. »
Il dit que l’équipage chinois avait sa propre nourriture et des cabines séparées, alors que les Guinéens dormaient dans des lits superposés, dix par cabine.
