Lorsque des inondations mortelles ont ravagé Gaborone (Botswana) en février 2025, les Forces de défense botswanaises sont passées à l’action. Elles ont œuvré aux côtés des agences de l’État et des organisations non gouvernementales pour protéger les habitants de la ville et rétablir l’ordre.
Les soldats ont utilisé leur expertise dans la recherche et le sauvetage, les évacuations médicales et la logistique pour soutenir leurs homologues civils pendant la catastrophe naturelle.
Pour le major-général Molefi Seikano, la réponse sert de modèle aux relations civilo-militaires dans les pays africains.
« Elle a montré que l’armée était une force de stabilité », a-t-il dit à ADF lors de la conférence des chefs d’état-major africains de la Défense (ACHOD) de 2025, où les relations civilo-militaires étaient un sujet de discussion.
Dans toute l’Afrique, les forces armées améliorent leurs communications et leurs relations avec les chefs civils et les citoyens. Un nombre croissant de chefs militaires ont participé activement à transformer leurs forces armées en organisations qui protègent et soutiennent leurs compatriotes.

« Il y a eu une transformation dramatique de la formation, du développement des aptitudes et de l’expansion des capacités institutionnelles et opérationnelles des forces armées africaines par rapport à ce qu’elles étaient précédemment », a déclaré le Dr Moses Khisa à ADF. Le Dr Khisa est associé de recherche au Centre pour la recherche de base de Kampala (Ouganda) et écrit un éditorial hebdomadaire pour le journal ougandais Daily Monitor. Selon lui, et son collègue de recherche Christopher Day, les sociétés africaines font face au défi lié à la mise en œuvre de la protection, à la fois par les forces armées et contre les forces armées. Elles le font en développant des institutions qui assument responsabilité envers les chefs civils.
« Ceci touche vraiment au cœur du dilemme civilo-militaire en Afrique », écrivent-ils dans leur livre de 2022 intitulé « Repenser les relations civilo-militaires en Afrique ».
Ils déclarent que la solution n’est pas nécessairement la même pour chaque pays. Certains tels que le Ghana ou l’Afrique du Sud pourraient choisir un système qui maintient l’armée séparée de la sphère politique, alors que d’autres comme le Rwanda et l’Ouganda pourraient rapprocher les deux institutions au point de les imbriquer essentiellement l’une avec l’autre.
Quelle que soit la façon dont les relations civilo-militaires évoluent, les forces armées les plus efficaces pensent que leur travail consiste à protéger le peuple. Cette croyance a été exprimée à la conférence ACHOD par le major-général Guy Blanchard Okoï, chef d’état-major général des Forces armées de la République du Congo : « L’être humain est au centre de tout. »
UN CHANGEMENT DU PARADIGME CIVILO-MILITAIRE
Le focus sur des relations civilo-militaires plus robustes remonte à plusieurs décennies. Au centre se trouve une génération de chefs militaires qui ont tiré les leçons des bouleversements politiques et sociaux dus aux coups d’État et aux guerres civiles sur des dizaines d’années.

« Auparavant, les forces armées étaient considérées comme une source d’insécurité, comme des prédateurs, a dit le Dr Khisa à ADF. Elles avaient une image prédatrice, une réputation prédatrice. »
Cette nature prédatrice existe encore dans certaines régions du continent où la corruption et les infractions aux droits de l’homme sont tolérées. Mais les chefs militaires tels que le major-général Davidson Forleh, chef d’état-major des Forces armées du Liberia, soulignent que cela représente une manière de penser rétrograde.
« Les nouvelles forces armées sont différentes de celles du passé », déclare-t-il à ADF.
Il fait partie de la première classe de recrues qui avaient rejoint l’armée libérienne lors de son remaniement en 2003. Les forces armées reconstituées mettent l’accent sur le professionnalisme, le maintien de la paix et les patrouilles de l’environnement maritime et des frontières terrestres, en collaboration avec les pays voisins.
L’un de ceux-ci, la Sierra Leone, a des antécédents similaires de réformes militaires après une guerre civile. La protection des civils est cruciale au mandat de l’armée, selon les autorités sierraléonaises.
« Les pays tels que le Liberia et la Sierra Leone se distinguent par le fait qu’ils n’étaient que des cratères de cendres à cause de leur guerre civile, et il existait un effort important visant à réformer leurs institutions de sécurité », a déclaré à ADF le professeur Day qui a séjourné en Sierra Leone pendant la guerre civile. Dans de tels cas, les réformes des relations civilo-militaires pourraient nécessiter la reconstruction complète des forces de sécurité, dit-il.
« Mais, ajoute-t-il, il faut aussi que le leadership assume responsabilité. Il doit exister une prise de responsabilité visible. »
LE DÉVELOPPEMENT DE LA CONFIANCE
Alors que les forces armées œuvrent pour renforcer leurs relations avec les citoyens et les chefs civils, elles confrontent un autre défi : développer la confiance.
« Nous devons travailler dans un environnement où il y a moins de méfiance », a déclaré le lieutenant-général Mbaye Cissé, chef d’état-major de la Défense du Sénégal, à ses collègues de la conférence ACHOD.
Ceci pourrait signifier le commencement d’un dialogue avec les organisations non gouvernementales, les chefs civils et les législateurs pour élaborer des connexions entre eux et les forces armées. Le travail préparatoire pourrait ainsi être établi au moment où les deux parties de la relations civilo-militaire sont appelées à agir.

Le Sénégal est un exemple de la façon dont une relation civilo-militaire efficace pourrait fonctionner. Lorsqu’il a été demandé aux forces armées de contrôler les séparatistes dans la région de la Casamance au Sud du pays, les responsables n’ont pas commencé par l’armée, déclare le général Cissé.
« Nous avons utilisé les ONG pour travailler sur la réconciliation, ajoute-t-il. L’armée ne peut pas œuvrer pour la réconciliation sans la participation des organismes de la société civile. Lorsque vous mentionnez la sécurité, les forces militaires pensent qu’elles sont importantes à l’exclusion de toute autre. »
Toutefois, le développement de la confiance peut être difficile sur un continent où les chefs militaires restent désireux et capables de renverser leur gouvernement civil. Les coups d’État au Burkina Faso, en Guinée, au Mali et au Niger, en plus de la guerre civile du Soudan, assombrissent la promesse d’une relation civilo-militaire meilleure dans les pays africains.
Le nombre de coups d’État réussis a baissé, de plus de deux douzaines par décennie entre les années 1960 et 1990 (la pire décennie, avec 35 coups d’État) à moins de dix par décennie dans les années 2000 et 2010, selon les professeurs Day et Khisa.
« La baisse du nombre de coups d’État s’est produite en présence de changements majeurs dans les normes régionales qui interdisent l’interférence militaire dans la politique nationale », écrivent-ils.
LE MAINTIEN DE LA PAIX ET LE PROFESSIONNALISME
La montée des relations civilo-militaires cordiales a coïncidé avec deux autres évolutions : moins de tolérance pour les coups d’État parmi les responsables continentaux, et une plus grande importance accordée aux missions de maintien de la paix sous conduite africaine.
L’Organisation de l’unité africaine, prédécesseur de l’Union africaine, avait la réputation de ne pas s’intéresser à la façon dont les dirigeants d’un pays avaient pris le pouvoir, déclare le professeur Day.
« L’OUA a créé la permission des coups d’État. Il n’existait pas de proscription sur la façon dont quelqu’un devenait président. Aujourd’hui, vous êtes suspendu si vous avez un coup d’État. »
La position plus agressive de l’UA concernant le maintien de l’ordre sur le continent a conduit à un nombre croissant de missions sous conduite africaine, notamment la Force multinationale mixte (FMM) dans la région du lac Tchad.
« Le maintien de la paix est l’un des aspects les plus sous-estimés de ce dont nous parlons, déclare le Dr Khisa. Il est incroyablement important. »
Par exemple, les soldats participant à la FMM sont formés dans la coopération civilo-militaire (CIMIC), qui prépare les soldats à s’engager constructivement avec les civils confrontés par les déplacements, le manque de confiance dans l’armée et les crises humanitaires.

Les responsables de la FMM ont écrit dans un e-mail envoyé à ADF : « Étant donné la nature de la menace (une insurrection asymétrique active parmi les populations civiles), la force militaire à elle seule s’est avérée insuffisante. La CIMIC permet aux soldats de bien comprendre les dynamiques locales, d’élaborer des relations avec les civils et de coordonner plus efficacement avec les agences humanitaires. Ces capacités ne sont pas seulement des “compétences génériques”, ce sont des outils essentiels au succès de la mission. »
En plus de donner aux troupes de la FMM un avantage tactique, la CIMIC peut aussi transformer l’image et l’impact de la force dans la région, et servir de fondation pour une stabilité régionale plus vaste, en permettant aux communautés de se reconstruire et de résister aux menaces du futur, disent les responsables de la force.
Dans certains cas, les missions de maintien de la paix ont servi d’avertissement aux chefs militaires africains concernant la destruction qui pourrait résulter des violations de la relation civilo-militaire, dit le Dr Khisa.
« Lorsque les officiers de haut rang constatent ce qui se passe dans les autres pays, ils rentrent chez eux avec une attitude et une perception différentes sur ce que devrait être leur rôle », déclare-t-il. Il ajoute que les gardiens de la paix ghanéens qui ont été affectés au Rwanda après le génocide de 1994 donnent un exemple de ce changement.
« Lorsque vous lisez leur expérience, elle a laissé un impact indélébile et durable sur la façon dont ils perçoivent le rôle des forces armées dans leur pays. Le fait que l’armée ne devrait pas être déstabilisatrice. Elle ne devrait pas conduire le Ghana vers le type de crise qu’ils ont constaté au Rwanda. »
ASSURER DES SERVICES DE POLICE
À mesure que les pays africains améliorent la relation entre les forces armées et les civils, il existe un aspect du secteur de la sécurité qui continue à être négligé : la police locale. Au Nigeria par exemple, l’armée est envoyée pour faire face à des problèmes, tels que des troubles civiques extrêmes, pour lesquels la police, en tant qu’institution de sécurité responsable pour l’application des lois dans le pays, serait plus appropriée.
Les policiers nigérians n’ont pas la formation ou les ressources nécessaires pour faire face à des événements d’insécurité de grande envergure, ce qui entrave leur capacité de réponse, selon le général de brigade Saleh Bala et M. Mvemba Phezo Dizolele, associé principal du Programme Afrique au Center for Strategic and International Studies (CSIS).
Envoyer l’armée au lieu de la police dans les villes africaines sujettes à une croissance rapide peut provoquer des problèmes, écrivent-ils dans un rapport pour le CSIS.
« Dans certaines communautés, les forces armées sont considérées comme un ennemi. Dans d’autres, les gens accueillent toujours l’armée en tant qu’assurance de protection. »
Investir davantage dans les forces locales de police pourrait aider à améliorer la sécurité tout en maintenant l’armée focalisée sur son mandat visant à protéger le pays contre les menaces étrangères, déclare à ADF Catherine Lena Kelly, directrice de l’engagement au Centre d’études stratégiques de l’Afrique. La police de proximité peut compléter le rôle de défense nationale de l’armée en identifiant et perturbant les groupes terroristes et en encourageant les efforts de déradicalisation, dit-elle.
« Les policières et policiers de proximité peuvent être une source robuste dans ce sens. Dans un monde parfait, la police démontrerait un degré de professionnalisme égal à celui des forces armées. »
Les observateurs disent que l’évolution en cours des relations civilo-militaires en Afrique promet d’améliorer la stabilité dans un continent marqué depuis longtemps par les coups d’État et les troubles sociaux. Les opportunités de formation poussée et un dévouement pour maintenir l’armée responsable devant les dirigeants démocratiquement élus transforment les forces armées d’Afrique en institutions qui protègent les citoyens plutôt que d’en faire leurs proies.
« Auparavant, les forces armées étaient considérées comme une sorte de bête féroce, déclare le général Forleh du Liberia. Nous avons transformé complètement l’armée pour qu’elle soit une force de bien. »
