Historiquement, les terroristes ont rapidement adopté les technologies émergentes. L’intelligence artificielle ne fait pas exception. De nouvelles recherches indiquent que des groupes terroristes au Nigeria utilisent l’IA pour planifier et perpétrer des attaques meurtrières.
Un rapport de l’université de Cambridge, fondé sur des entretiens en personne avec des dizaines d’anciens membres de Boko Haram et de la Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique (PAOEI), a révélé l’ampleur de l’utilisation par ces groupes d’outils IA tels que ChatGPT, Claude, DeepSeek, Gemini, Grok et Meta AI pour obtenir des instructions et des conseils.
« Cette utilisation de l’IA est institutionnalisée par le biais d’unités spécialisées et de formation interne », a déclaré Antonia Juelich, chercheuse spécialiste des technologies et du terrorisme à l’université de Cambridge et auteure de l’étude. « Elle a facilité la planification des attaques, le dépannage des armes et la conception des engins explosifs, les utilisateurs parvenant à contourner certaines mesures de sécurité. »
La direction centrale de l’État islamique (Daech) a envoyé des instructeurs venus d’Irak, d’Afghanistan, d’Afrique du Nord et d’autres régions pour apprendre aux commandants de la PAOEI à utiliser l’IA. Ils ont fourni des ordinateurs portables équipés de logiciels de cryptage, ouvert des comptes avec abonnement et donné des conseils quotidiens sur les techniques permettant d’exploiter au mieux les différentes plateformes.
Une technique appelée « jailbreaking » (« débridage ») a enseigné aux utilisateurs à contourner les directives éthiques et sécuritaires intégrées aux outils IA pour les empêcher, par exemple, de fournir des informations permettant de fabriquer une bombe artisanale.
« Les jeunes ayant reçu une formation approfondie […] contournent les restrictions. Ils prétendent en avoir besoin pour un film ou quelque chose de ce genre », a déclaré un commandant de la PAOEI à la Dre Juelich.
Graig Klein, spécialiste du terrorisme international à l’université de Leyde (Pays-Bas), a dit que l’étude de Cambridge corrobore ses propres travaux sur l’utilisation de l’IA par les groupes terroristes.
« L’un des principaux constats qui en a découlé est qu’il est peu probable que cela conduise à de nouvelles formes de terrorisme, à de nouveaux types d’attaques ou à des armes inédites, a-t-il déclaré. Il s’agit avant tout d’un multiplicateur de force, qui renforce les capacités dont disposent ces groupes. »
En se fondant sur ses entretiens, la Dre Juelich estime que la PAOEI a commencé à utiliser l’IA dès 2023, quelques mois seulement après le lancement de ChatGPT en novembre 2022. Elle considère que cette pratique s’inscrit dans un programme plus vaste de formation et de montée en compétences impulsé par la direction mondiale de Daech, et avertit qu’il est peu probable que ce phénomène se limite au seul Nigeria.
« Étant donné que Daech diffuse des compétences techniques entre ses différentes provinces et les gère comme un réseau mondial intégré, il est probable que des formations similaires aient atteint d’autres groupes affiliés, écrit-elle. [Boko Haram] a bénéficié d’une formation parallèle par le biais de réseaux distincts, ce qui témoigne d’une diffusion dépassant le cadre d’un groupe unique. »
Adonijah Ndege, journaliste basé à Nairobi pour le site Web TechCabal, déclare que l’IA confère aux terroristes un avantage que les chercheurs qualifient d’« uplift » (« surcroît de performance ») : une amélioration des capacités et des résultats qui me se serait pas produite sans cette intervention.
« Le danger immédiat n’est pas que l’IA transforme des recrues amateurs en génies militaires, écrit-il dans un article du 3 septembre. C’est plutôt qu’une organisation expérimentée, habituée à mener une guerre de guérilla transfrontalière, gagne en efficacité dans des domaines qu’elle maîtrise déjà. »
Pour les services de sécurité déjà confrontés à une guerre asymétrique, la lutte antiterroriste devient plus complexe, les terroristes exploitant l’IA à chaque étape de leurs opérations, de la planification à l’exécution, en passant par l’évaluation. L’avenir laisse entrevoir des dangers encore inconnus.
Un ancien membre de la PAOEI a déclaré à la Dre Juelich : « Il n’y a aucune question pour laquelle nous n’avons pas obtenu de réponse. Nous pensons qu’elle sait tout. »
