Lors d’un exercice exténuant de huit jours dans trois départements de la zone Sud du Bénin, les membres de la Garde nationale ont été poussés jusqu’à leur limite.
Ils ont sauvé des otages, réprimé des insurrections et repoussé des embuscades. Ils ont descendu des falaises en rappel, traversé des parcours de cordes suspendues et sauté depuis des hélicoptères stationnaires sur l’eau.
Les scénarios étaient fictifs mais la vraie épreuve s’est présentée peu après. Parmi les 560 soldats qui s’entraînaient en juillet 2025, un grand nombre allait être déployé dans le Nord du pays pour participer à l’opération Mirador, la mission militaire du pays dans le but de contrôler une menace terroriste croissante.
Le colonel Faizou Gomina, chef de la Garde nationale, a déclaré : « Ils s’entraînent, développent des réflexes, se confrontent aux réalités du terrain afin d’être plus aguerris avant leur déploiement dans la zone opérationnelle, qui est programmé pour les prochaines semaines. »
Les enjeux ne pourraient pas être plus grands pour le pays, qui affronte la menace existentielle du terrorisme basé au Sahel. Le Bénin a subi une hausse régulière d’attaques depuis 2019, lorsque les terroristes avaient enlevé un guide et deux touristes au parc national de la Pendjari. En 2024, le pays a été sujet à des attaques terroristes ayant conduit à 153 décès. En 2025, on anticipe que ce chiffre augmentera. Deux attaques horribles contre des installations militaires ont déjà tué plus de 80 soldats.

Ces attaques répétées démontrent que les terroristes, et tout spécialement le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), sont déterminés à établir une base dans le pays. La Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo, voisins du Bénin sur le littoral, affrontent aussi un déferlement d’incursions par les groupes sahéliens. La violence a secoué une nation qui n’avait subi aucune attaque terroriste pendant les soixante premières années de son existence, mais qui est désormais numéro 26 sur la liste mondiale des pays les plus impactés par le terrorisme.
Le chercheur béninois Oswald Padonou a déclaré à Jeune Afrique : « L’ampleur des attaques et le nombre de morts du côté béninois ont eu l’effet d’une onde de choc parce que nous n’avons pas été habitués à ce niveau de violence. Cela donne le sentiment d’une perte de contrôle. »
Mirador prend forme
L’opération Mirador lancée en 2022 a pour objet de renforcer la présence militaire sur la frontière Nord du Bénin avec le Burkina Faso et le Niger. Elle est conçue pour restaurer la sécurité dans le complexe W-Arly-Pendjari (WAP) de parcs nationaux qui chevauche les trois pays et offre un refuge pour les groupes terroristes et les trafiquants.
Mirador est pourvue d’environ 3.000 soldats positionnés dans huit bases opérationnelles avancées et avant-postes fortifiés dans le Nord du pays. Des soldats additionnels sont sujets à des rotations saisonnières dans la région affectée, et il existe des gardes de sécurité locaux entraînés pour soutenir la collecte du renseignement. Les Forces armées du Bénin (FAB) ont aussi créé une unité de la Garde nationale et des Forces spéciales pour soutenir l’opération.
Les forces armées se sont associées à d’autres pays pour obtenir du matériel tels que les hélicoptères, les drones et les véhicules blindés pour les combats. Le Bénin a augmenté son budget de la défense de 60 % entre 2022 et 2024 et a annoncé un effort de recrutement spécial pour accroître ses effectifs militaires de 5.000 soldats supplémentaires.
Le président béninois Patrice Talon a déclaré dans une allocution de 2022 au pays : « Tous ces investissements ont pour objectif de favoriser une projection plus rapide et aisée de nos hommes sur les théâtres nécessitant leur intervention. En clair, il s’agit de fortifier le pays et de garantir une sécurité optimale à tous. »
La mission a enregistré certains succès. En février 2025, l’armée a repoussé une attaque et tué 17 terroristes qui menaçaient la localité de Banikoara. Les soldats ont aussi démantelé des cellules terroristes actives dans le parc national de la Pendjari et ont confisqué des armes, du matériel de fabrication de bombe, des téléphones et des talkies-walkies.
Mais ces gains ont eu un coût élevé. Selon une estimation, 217 soldats sont morts au combat dans le Nord depuis le début de l’opération. Le 17 avril 2025, l’attaque du GSIM qui avait tué 54 soldats a conduit à une effusion d’émotions et de critiques de la part de la population.
Mais certains disent que ces mêmes pertes démontrent la résistance farouche à laquelle les djihadistes font face alors qu’ils essaient d’avancer vers le Sud. Le colonel Raoufou Assouma, commandant du groupe tactique interarmées du Fuseau Ouest, a déclaré au journal Le Monde : « Notre mission n’est pas d’attendre que la menace arrive. Il faut aller la débusquer et la neutraliser là où elle se trouve. »

FORCES ARMÉES BÉNINOISES
Gagner le soutien des civils
Dès le début, les FAB ont reconnu qu’elles ne gagneraient pas la lutte en utilisant uniquement la force militaire. La région distante du Nord du Bénin est sous-développée, avec des routes et des ponts en nombre limité, peu d’industries et un accès faible aux services de base tels que les soins médicaux. Les habitants de la région font peu confiance au gouvernement central. Les groupes terroristes, y compris certains qui ont des liens ethniques avec le peuple, essaient d’exploiter cette situation.
« Le sentiment d’abandon est si puissant que les terroristes sont souvent considérés comme des sauveurs, du fait de la grande quantité d’argent qu’ils dépensent, par exemple pour creuser un puits dans un village ou pour rémunérer les jeunes gens pour leur travail », déclare le sociologue Paul Affanmin au magazine Le Point.
Les FAB essaient de changer cette perception par le biais d’événements vétérinaires pour traiter le bétail des éleveurs, de cliniques médicales gratuites et de sessions d’écoute pour promouvoir le dialogue avec les civils. En mai 2025, les vétérinaires ont traité 4.000 têtes de bétail dans plusieurs villages de la commune de Matéri et des soins médicaux ont été offerts à 1.700 patients du département de l’Atacora.
Fortunet Alain Nouatin, ministre de la Défense du Bénin, a déclaré : « Pendant longtemps le mythe de l’uniforme faisait peur aux gens. Il est nécessaire pour l’armée de se placer au cœur de la population. Avec les événements médicaux gratuits, elle gagne la sympathie de la population et, d’une façon indirecte, elle leur donne confiance en nous pour qu’ils puissent nous fournir des informations utiles. »
Les Forces armées ont créé des comités civilo-militaires en coordination avec les responsables locaux et les chefs traditionnels. Ces comités offrent un forum pour que le public aide l’armée à identifier les priorités de sécurité et pour permettre aux personnes d’exprimer leurs préoccupations et de fournir leurs conseils. Lors de la première réunion de comité dans la commune d’Atacora en juin 2025, l’une des parties prenantes a déclaré que l’idée de cet événement était de « construire ensemble la sécurité, d’écouter, d’agir et d’avancer collectivement ».

« Ces projets traduisent une volonté manifeste de restaurer la confiance entre les forces de défense et les communautés, dans un esprit de complémentarité et de co-construction de la sécurité », a déclaré au Point le lieutenant Mardochée Avlessi, médecin militaire chargé du comité civilo-militaire de Matéri.
Les efforts de l’armée et du gouvernement soutiennent des programmes internationaux visant à appuyer les régions frontalières, notamment le projet de cohésion sociale des régions Nord du golfe de Guinée, financé par la Banque mondiale. Ce programme de 33 millions de dollars est conçu pour développer la résilience des communautés frontalières par l’amélioration des services et de la sécurité alimentaire et la promotion de la réforme agraire. On estime que le projet assiste plus d’un demi-million de personnes au Bénin.
Une région fracturée
Les partenariats fracturés de la sécurité au Sahel ont entravé la lutte du Bénin contre le terrorisme. Après leur coup d’État, le Niger et le Burkina Faso ont quitté la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest, ce qui a limité la capacité du Bénin pour collaborer et partager le renseignement avec ses voisins du Nord. Les forces béninoises n’ont plus le droit de poursuivre les terroristes qui fuient en franchissant la frontière. Les responsables béninois se sont plaint que les groupes terroristes avaient une « liberté totale » sur plus de 100 km à l’intérieur du territoire du Burkina Faso. Ils peuvent lancer des attaques et battre en retraite en toute sécurité sans crainte d’être poursuivis.
Wilfried Houngbédji, porte-parole du gouvernement du Bénin, a déclaré au Point : « Notre situation serait plus facile si nous avions une meilleure coopération avec les pays qui nous entourent. Si, de l’autre côté de la frontière, il existait un effort au moins comme le nôtre, ces attaques ne se dérouleraient pas ainsi. »
Seidik Abba, chercheur de la sécurité au Sahel, pense que les groupes terroristes incitent intentionnellement la méfiance entre les pays voisins.
Il déclare à la BBC : « Les terroristes … savent qu’il y a des difficultés entre les différents pays de la région, et ils en profitent pour faire avancer leur agenda. C’est dans l’intérêt des djihadistes de faire de la menace un enjeu transnational, un défi qui dépasse une seule frontière ».

Le complexe WAP s’étend sur 27.000 km carrés dans les trois pays. Des données fournies par le projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data) montrent qu’entre 2023 et 2025 le GSIM a consolidé ses gains dans l’Est du Burkina Faso et le Sud-Ouest du Niger, y compris dans le parc, en utilisant la zone comme base de lancement pour avancer vers le Sud. ACLED avertit que, sans coopération ou coordination entre les pays, l’expansion pourrait continuer et « refaçonner fondamentalement le panorama de la sécurité dans cette sous-région ».
Les dirigeants des FAB savent que leur responsabilité avec Mirador consiste à stopper cette avancée vers le Sud des extrémistes à tout prix. Pendant sa visite de la ligne de front en 2024, le major-général Fructueux Gbaguidi, chef d’état-major de la Défense du Bénin, a exhorté les soldats à continuer la lutte.
« Restez sereins. Continuez à faire le job comme vous le faites déjà, sinon mieux, pour notre honneur en tant que soldats. Vous êtes les meilleurs, a dit le général. Parce que quand on voit dans la sous-région ce qui se passe, quand on voit votre capacité de résilience, quand on voit votre capacité à faire face, pour moi il n’y a rien à dire, il n’y a pas mieux que vous, et nous devons maintenir ce tempo, continuer sur cette lancée. Bon courage à tous et la lutte continue. »
