L’ABATTAGE DES FORÊTS AFRICAINES

L’ABATTAGE DES FORÊTS AFRICAINES

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À l’aide de pots-de-vin et profitant des carences dans l’application des lois, les entreprises chinoises s’emparent du bois de rose d’une valeur de plusieurs milliards de dollars

PERSONNEL D’ADF

Les classes moyennes et supérieures de la société chinoise, en pleine croissance, ont créé une demande intarissable pour les meubles artisanaux et onéreux en bois de rose, et c’est l’Afrique qui paie.

Le goût prononcé du pays pour les meubles en bois de rose est connu depuis longtemps. La Chine avait interdit l’abattage dans ses forêts naturelles et obtenait son bois de rose de Malaisie et d’autres pays d’Asie du Sud-Est. Mais la Chine a épuisé les ressources asiatiques disponibles et a entrepris l’abattage des arbres africains vers 2010, selon la charité Forest Trends basée aux États-Unis. Aujourd’hui, une espèce de bois de rose originaire d’Afrique de l’Ouest figure sur la liste des espèces menacées à cause de son commerce, qui s’est multiplié par 15 entre 2009 et 2014, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature.

L’étendue de l’abattage par les Chinois, pour l’essentiel de nature illégale, est étonnante. Depuis le pays insulaire de Madagascar dans l’océan Indien jusqu’à la Guinée-Bissau et la Gambie sur la côte Ouest du continent, les commerçants chinois offrent des pots-de-vin aux officiels pour qu’ils détournent leurs regards lorsque les bûcherons abattent les arbres dans des forêts qui n’avaient jamais été affectées par les humains.

Un employé marche dans une zone d’entreposage d’une installation d’abattage au Mozambique. AFP/GETTY IMAGES

« Les hommes d’affaires chinois rusés exploitent l’environnement relâché de réglementation et d’application des lois, les failles de la législation existante, le manque de politique et d’orientation des gouvernements, ainsi que la corruption officielle des fonctionnaires, pour conduire le commerce illégal et l’exportation des ressources forestières du pays », selon un rapport de l’International Centre for Investigative Reporting [Centre international pour les reportages d’enquête], à la suite de recherches sur l’abattage illégal au Nigeria.

Les écologistes déclarent qu’il est difficile, voire impossible, de remplacer le bois de rose parce que la croissance de ces arbres nécessite des décennies avant qu’ils n’atteignent une taille commercialement utile, et des siècles pour arriver à une complète maturité.

L’organisation non gouvernementale Environmental Investigation Agency [Agence pour les enquêtes écologiques] a examiné les ventes secrètes de bois d’arbres abattus au Nigeria et précise dans un rapport publié fin 2017 que des bûches nigérianes d’origine illégale, d’une valeur de 1 milliard de dollars, ont été clandestinement exportées vers la Chine sur une période de quatre ans. L’agence signale que les bûcherons ont versé aux responsables nigérians des pots-de-vin de plus de 1 million de dollars et conclut que le groupe terroriste Boko Haram a pu bénéficier du commerce du bois de rose. Le rapport indique aussi que le consulat chinois aurait pu être impliqué dans l’expédition illégale du bois.

Le Nigeria est décrit comme le pays d’Afrique dont la déforestation est la plus forte. Moins de 10 % du pays est boisé, et ses forêts primaires, c’est-à-dire celles qui sont intactes et vierges, couvrent seulement 20.000 hectares.

Dans l’ensemble du continent, les pays africains perdent 17 milliards de dollars par an à cause de l’abattage illégal, la majorité de ce bois de contrebande étant expédiée vers la Chine. L’International Institute for Environment and Development [Institut international pour l’environnement et le développement] déclare que jusqu’à 75 % des exportations africaines de bois sont à destination de la Chine, où 40 % des meubles de la planète sont fabriqués.

Des ingénieurs du ministère des Forêts et de la Faune du Cameroun inspectent une installation d’abattage près de la frontière avec le Gabon. AFP/GETTY IMAGES

Alors que la Chine s’empare du bois africain, elle protège ses propres forêts. En 1998, le gouvernement communiste chinois avait commencé à limiter l’abattage dans les forêts du pays. Cet abattage avait provoqué la déforestation des montagnes, la pollution des fleuves et l’arrivée des inondations. La valeur totale des importations chinoises de bois, y compris les bûches ébauchées, le bois de charpente et la pâte à papier, a plus que décuplé depuis que la Chine a commencé à limiter l’abattage dans ses forêts. En 2017, cette valeur atteint le chiffre inégalé de 23 milliards de dollars, selon le Global Trade Atlas d’IHS Markit.

« L’une des raisons pour le succès de ce commerce pendant si longtemps est le fait que les hommes d’affaires chinois ont identifié des lacunes juridiques concernant la protection des forêts et le commerce du bois dans un grand nombre de pays africains et ont tiré parti de ces lacunes », déclare le Dr Mohammed Faizan, avocat écologiste basé au Kenya. « Ceci a également été facilité par la corruption des responsables gouvernementaux, dont certains ont des postes de très haut niveau, et qui autorisent la destruction aveugle des forêts africaines », déclare-t-il selon un rapport de la plateforme de presse FairPlanet.

LE PILLAGE DE MADAGASCAR

À Madagascar, quatrième île du monde, les bûcherons illégaux cachent leurs récoltes de bois de rose dans le sable en attendant que des navires viennent les recueillir. Les journalistes Sandy Ong et Edward Carver, qui écrivent pour le magazine en ligne Yale Environment 360, déclarent que les bûcherons entreposent aussi les bûches dans l’eau, ce qui les empêche de pourrir. L’eau autour des bûches submergées prend une couleur rouge sang, ce qui est un signe révélateur.

En plus de protéger le sol et les autres plantes, les arbres de bois de rose servent de zone de nidification pour un grand nombre d’animaux de Madagascar, notamment les lémurs à crête. Lorsque ces arbres sont éliminés, les lémurs le sont aussi ; parfois les bûcherons tuent et mangent les lémurs.

Madagascar interdit depuis des décennies l’abattage du bois de rose, mais cet abattage continue. Comme dans la plupart des autres pays, le bois le meilleur et le plus précieux a disparu depuis longtemps. Un marchand de bois américain a inspecté des stocks de bois à Madagascar en 2018 et a déclaré à Mme Ong et M. Carver que certaines bûches avaient un « diamètre de seulement 4 à 5 pouces » [10 à 13 cm].

Les bûcherons chargent les bûches sur des embarcations qui les amènent vers des navires porte-conteneurs ancrés au large des côtes. De là, les navires suivent souvent des routes complexes pour dissimuler le lieu d’origine de leur cargo. Leurs tactiques incluent la falsification des permis du pays d’origine et de l’étiquetage des conteneurs de bois de rose pour indiquer d’autres produits, ainsi que l’offre de pots-de-vin aux inspecteurs.

« Nous savons que la plupart des bûches sont abattues illégalement, mais lorsqu’elles arrivent en Chine avec les documents “appropriés”, elles deviennent légales », a déclaré le chercheur spécialiste du bois de charpente Xiao Di aux deux journalistes.

Des employés chargent des meubles en bois de rose africain à l’extérieur d’un magasin de Pékin (Chine). THE ASSOCIATED PRESS

LA PERTE DES FORÊTS

Ce ne sont pas seulement le Nigeria et Madagascar qui sont affectés par les bûcherons corrompus : d’autres pays sont également touchés.

LE CAMEROUN : Selon Global Forest Watch, le Cameroun a perdu 657.000 hectares de forêt à cause de l’abattage illégal entre 2001 et 2014. Le taux annuel de perte s’est élevé à 141.000 hectares en 2014.

LA CÔTE D’IVOIRE : Dans les années soixante et soixante-dix, le secteur des forêts avait une importance économique majeure pour le pays. Toutefois, une exploitation massive au cours des cinquante dernières années a eu de sérieuses conséquences. Aujourd’hui, seulement 2 % du pays est couvert de forêts primaires.

LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO : Des documents commerciaux analysés par le groupe Global Witness montrent que les exportations de bois depuis la République démocratique du Congo vers le Viêt-Nam ont plus que doublé entre 2017 et 2018, pour atteindre près de 90.000 tonnes.

LE GABON : En avril 2019, la BBC signale que plus de 350 conteneurs de bois de kevazingo ont été découverts dans le port gabonais d’Owendo. Ce bois précieux, similaire au bois de rose, était prêt à être exporté. Reuters déclare que le bois avait une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars et a été trouvé dans des dépôts appartenant à des sociétés chinoises. Selon des informations, l’étiquetage du bois était falsifié et portait une documentation gabonaise soi-disant officielle. Les conteneurs ont plus tard disparu mais environ 200 d’entre eux furent finalement récupérés.

LA GAMBIE : Après le Nigeria, la Gambie est le deuxième exportateur de bois d’Afrique de l’Ouest vers la Chine, selon le groupe de recherche criminelle ENACT. Entre 2010 et 2015, on estime que l’exportation du bois de rose de ce pays vers la Chine valait 238,5 millions de dollars. Étant donné le petit nombre de forêts qui subsistent en Gambie, il s’agit d’une énorme quantité, ce qui suggère que le pays pourrait aussi être un point de départ pour les bûches sénégalaises récoltées illégalement.

LA GUINÉE-BISSAU : En 2012, un coup d’état a précipité la Guinée-Bissau vers le chaos. Dans l’absence d’un gouvernement efficace, les bûcherons chinois ont abattu les arbres de bois de rose dans les forêts du pays.

L’Environmental Investigation Agency signale que les exportations de bois entre la Guinée-Bissau et la Chine ont atteint un chiffre record de 98.000 tonnes en 2014, soit environ 255.000 arbres abattus en un an.

Malgré les demandes d’interdiction des expéditions vers la Chine, les informations douanières montrent que plus de 7.000 tonnes de bois de rose, soit environ 300 conteneurs de transport remplis de bûches, ont été importées de la Guinée-Bissau vers la Chine au cours des trois premiers mois de 2019, selon un reportage de Reuters.

LE MOZAMBIQUE : Entre 2001 et 2017, le Mozambique a perdu 2,88 millions d’hectares de forêt alors que la demande chinoise pour le bois précieux enregistrait une forte croissance, selon un rapport de Global Forest Watch.

Le Parlement du Mozambique a adopté une loi en novembre 2016 visant à interdire l’exportation du bois non traité. Cette loi est entrée en vigueur en 2017 mais une investigation conduite par le groupe écologiste Oxpeckers indique l’existence continue de nombreux cas de « pillage du bois » pour son exportation du Mozambique, la majorité à destination de la Chine.

LA NAMIBIE : Malgré les efforts du gouvernement pour interdire l’abattage et les ventes de bois à destination de la Chine, un rapport de mai 2019 signale que 10.000 blocs de bois de rose, en quantité suffisante pour remplir 65 camions grumiers, ont été expédiés du Nord de la Namibie vers la Chine et le Viêt-Nam en moins de sept mois.

Selon un rapport du Namibian, les exportations de bois de Namibie vers la Chine ont presque décuplé entre 2015 et 2019. Les officiels pensent que les cargaisons de bois ont aussi été utilisées pour dissimuler des produits illégaux de faune sauvage, notamment les cornes de rhinocéros et les défenses d’éléphant.

LE SÉNÉGAL : La région sénégalaise de Casamance a perdu plus de 10.000 hectares de forêts du fait de l’abattage illégal, ce qui est estimé représenter 1 million d’arbres, selon un rapport de l’Institute for Security Studies [Institut pour les études sur la sécurité] en début 2019. La zone forestière de Casamance couvre 30.000 hectares et elle est bien connue pour ses espèces d’arbres rares, notamment le bois de rose.

LA SIERRA LEONE : Après plusieurs années d’abattage généralisé, seulement 5 % de la couverture forestière d’origine du pays existe encore en 2018. En particulier, les bûcherons illégaux ciblent le bois de rose africain. Un mouvement communautaire visant à « restaurer les forêts de la nation » a conduit à la décision prise par le gouvernement de Sierra Leone de suspendre les concessions d’abattage en 2018. Le gouvernement a promis que l’abattage se ferait à l’avenir « de façon responsable », déclare à la BBC Joseph Ndanema, ministre de l’Agriculture et des Forêts. 


QU’EST-CE QUE LE BOIS DE ROSE ?

PERSONNEL D’ADF

Le bois de rose provient d’un groupe d’espèces d’arbres de la famille Dalbergia. Ce sont des arbres de petite ou moyenne taille dont le nom est dû à l’odeur douce de rose qu’ils dégagent lorsqu’ils sont coupés ou poncés.

Le bois de rose est apprécié pour la fabrication des meubles et des instruments musicaux à cause de sa densité et de sa couleur foncée. Certaines espèces sont en voie de disparition par suite de la forte demande.

Le magazine de conception industrielle Core77 déclare que la réglementation douanière interdit tout franchissement des frontières internationales pour deux espèces, le bois de rose brésilien et le bois de rose malgache. Malgré ces limitations commerciales, les bûcherons continuent à récolter illégalement ces deux types de bois.

Du fait de sa densité, le bois de rose résiste à la pourriture, aux dégâts causés par l’eau et aux insectes. Puisque les arbres sont petits et croissent lentement, ils produisent des quantités de bois relativement modestes. Les produits fabriqués avec ce bois coûtent cher.

En Afrique, le kousso ou bois de rose africain appartient au genre Dalbergia. Les bûches de kousso expédiées vers la Chine ont éclipsé toutes les autres espèces de bois de rose selon l’agence internationale Environmental Investigation Agency.