LA LUTTE POUR LA TERRE  FERTILE

LA LUTTE POUR LA TERRE FERTILE

Les éleveurs et les agriculteurs d’Afrique sont en conflit. Boko Haram y voit une opportunité.

PERSONNEL D’ADF

Pendant des générations, les bergers à bétail fulani traversaient l’Afrique du Nord pour faire paître leurs animaux. 60 ans après la fin du colonialisme, la vie de ces bergers, appelés aussi éleveurs pastoraux, est devenue plus difficile, car ils font concurrence aux agriculteurs pour la terre fertile, et ont souvent recours à la violence. Depuis 2000, des dizaines de milliers de personnes sont mortes, au Nigeria seulement, à cause de la violence associée aux pastoraux.

Maintenant les extrémistes, y compris le groupe terroriste Boko Haram, attaquent les éleveurs pastoraux et leur bétail, tout en les encourageant à se révolter contre les agriculteurs et à rejoindre leur cause.

Les Fulani, qui sont à majorité musulmans, ne sont pas les seuls bergers à bétail ciblés par les extrémistes. La portée de divers groupes extrémistes atteint le Sahel, le bassin du lac Tchad et la Corne de l’Afrique.

Des pastoraux gardent leur bétail dans une zone aride. Les agriculteurs et les bergers à bétail se disputent souvent l’eau dans les régions désertiques d’Afrique. ISTOCK

Les experts déclarent que la plupart des agriculteurs et des bergers coexistent en paix. Les relations s‘enveniment et deviennent violentes en général à cause de disputes locales qui ne sont pas résolues, ainsi que de la concurrence pour la terre et les ressources de plus en plus rares.

« Une grande partie du conflit… entre les chrétiens et les musulmans concerne la terre et l’accès à l’eau », déclare Vanda Felbab-Brown de la Brookings Institution. « Mais Boko Haram exploite ces sentiments et les enflamment. »

On compte entre 20 et 25 millions de Fulani, avec des groupes importants au Burkina Faso, au Cameroun, en Guinée, au Mali, en Mauritanie, au Niger, au Nigeria et au Sénégal. Environ le tiers sont des éleveurs pastoraux, ce qui en fait la plus grande culture pastorale du monde. Leur mode de vie exige la mobilité et ils se déplacent pour satisfaire aux besoins en nourriture, en eau et en protection climatique de leur bétail.

À cause de la croissance de la population, du réchauffement mondial et de la sécheresse, ils sont maintenant forcés de faire concurrence aux agriculteurs pour la terre fertile. Le désert s’élargit et le lac Tchad s’assèche. Certains gouverneurs du Nord du Nigeria ont demandé l’intervention de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest pour mettre fin aux affrontements incessants entre les pastoraux et les communautés agricoles locales dans plusieurs états du Nigeria. The Premium Times du Nigeria a indiqué en avril 2017 que le pays essayait d’établir une route du bétail de 6.000 kilomètres pour que les bergers ne pénètrent plus dans les terres cultivées.

Puisqu’ils s’enracinent peu, les bergers fulani ont peu de pouvoir politique. Cela les rend vulnérables au recrutement extrémiste. En mai 2013, des officiels participant à une conférence au Tchad ont conclu que, si les bergers à bétail avaient été mieux soutenus par le gouvernement, ils auraient pu présenter une défense organisée contre les extrémistes. Ils ont déclaré que les bergers auraient pu être encouragés à contrôler et superviser des régions de pâturage qui sont difficilement accessibles par les forces nationales de sécurité.

« Les Fulani nomades mécontents participent de plus en plus ouvertement à la violence terroriste en Afrique de l’Ouest », écrit le chercheur Anouar Boukhars pour World Politics Review. « La tendance des communautés pastorales nomades mécontentes qui rejoignent les groupes extrémistes violents est devenue évidente dès 2012. » Cette année, de jeunes bergers à bétail nomades au centre du Mali commencèrent à solliciter auprès des extrémistes une formation militaire et une protection contre les bandes itinérantes qui volaient leur bétail.

Les plaintes des Fulani sont fondées. Les lois de toute l’Afrique traitent de façon préférentielle les résidents établis et leur accordent des droits territoriaux, notamment pour ceux qui sont nés dans une région donnée. Même lorsque les gouvernements créent des groupes et des mécanismes pour résoudre équitablement les disputes concernant la terre, ils favorisent en général les agriculteurs, qui ont déjà des revendications territoriales clairement définies.

Bétail paissant dans une réserve naturelle kényane pendant une sécheresse début 2017.
AFP/GETTY IMAGES

Les bergers à bétail ont pris les armes contre les agriculteurs, lesquels ont appelé ces bergers des voleurs de grand chemin. Les agriculteurs les ont aussi décrits comme des extrémistes déguisés en pastoraux. Mais une incertitude demeure sur l’étendue de la collaboration entre les pastoraux et les groupes extrémistes.

« Cette année seulement, la violence a causé la mort de centaines de pastoraux et de fermiers, mais les informations précises sont rares », indique le groupe de réflexion international Chatham House en mai 2016. « Il n’est pas clair que cela soit dû à des tensions intercommunautaires de longue date, exacerbées par le changement climatique et par les politiciens s’appropriant la terre, au banditisme pur et simple ou aux effets de la crise du Boko Haram, ou encore à un mélange complexe de tous ces facteurs. »

RECRUTEMENT AU MALI

En 2015, des extrémistes maliens fondèrent le Front de libération du Macina (FLM), qui attaque les civils, les gardiens de la paix des Nations unies, les soldats français et les forces de sécurité du Mali au centre et au Sud du pays. Le FLM essaie notamment de recruter les bergers nomades fulani à sa cause. Une étude du Centre africain pour les études stratégiques, conduite en 2017, a conclu : « La stratégie du FLM pourrait être extrêmement déstabilisante car elle risque de fusionner le terrorisme islamiste du Sahel avec les récriminations des pastoraux et la violence communautaire. » Si le FLM était capable d’attirer un grand nombre de Fulani, cela « accentuerait l’influence des terroristes parmi les communautés bien établies qui sont présentes sur un vaste territoire. »

« Cela donnerait donc une nouvelle férocité, une nouvelle persistance et une nouvelle portée au terrorisme africain », précise l’étude.

Le FLM n’est pas le seul groupe extrémiste actif au Mali. Une étude du département d’État des États-Unis conduite en mars 2017 indique que le Mali est un exemple de l’influence que les extrémistes musulmans peuvent exercer sur les pastoraux. L’étude précise qu’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) « a réussi à s’intégrer dans la communauté fulani basée dans les régions de Mopti et Ségou au Mali, du fait de la cooptation des récriminations locales et de la création judicieuse des réseaux ».

« AQMI a publiquement déclaré qu’il continuerait à se servir de son réseau fulani aux fins de recrutement et de croissance », remarque l’étude. Elle ajoute que les extrémistes maliens mettent aussi en danger les communautés du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire, situées « en aval ».

M. Boukhars note qu’AQMI réussit en partie parce qu’il cible les gens qui se sentent déjà laissés pour compte.

« L’expansion et la conduite des attaques terroristes réussies aident les groupes dirigés par AQMI à renouveler leurs ressources et à élargir leur base de recrutement, en couvrant des régions déchirées par la méfiance communale toujours latente, par les conflits qui sévissent localement et par la suspicion concernant les institutions de l’état, notamment dans les périphéries marginalisées et les communautés rurales », écrit M. Boukhars. « Le groupe s‘est intégré à l’environnement local déchiré par les tensions ethno-raciales ainsi que par une concurrence farouche pour les ressources limitées, en créant et élargissant patiemment un réseau de liens familiaux, de soutien social, de relations politiques et d’échanges commerciaux. »

Dans de nombreux cas, les groupes extrémistes volent et massacrent les Fulani et autres pastoraux plutôt que d’essayer de les recruter. Au Nigeria, Boko Haram vole, tue et kidnappe les villageois depuis de longues d’années. Depuis 2013, il cible aussi les pastoraux, en les tuant et en prenant leurs animaux. Une étude de 2016 conduite par des chercheurs de l’Ohio State University conclut : « Il est probable que le bétail est une source majeure de revenus pour le groupe, plutôt que ce qu’on avait suggéré précédemment à propos de l’Ivoire. » L’étude note que les attaques contre les pastoraux sont des crimes qui sont largement ignorés, contrairement aux attaques contre les villages.

Des Éthiopiens gardent leur bétail sur une route de campagne. ISTOCK

Les attaques contre les éleveurs pastoraux sont souvent conduites à grande échelle. En septembre 2016, l’armée nigériane a arrêté trois personnes soupçonnées d’être des membres de Boko Haram au marché aux bestiaux de Maiduguri. Les trois hommes essayaient de vendre 200 vaches volées. Les autorités nigérianes avaient été forcées d’interdire les ventes de bétail dans ce marché en début d’année à cause du grand nombre de combattants de Boko Haram qui étaient devenus grands négociants en bétail. Les autorités mirent fin à l’interdiction de vente lorsque les vendeurs de bétail légitimes promirent d’identifier ces faux négociants. L’un des trois hommes arrêtés a déclaré aux autorités qu’il faisait « partie des éléments logistiques du groupe terroriste Boko Haram chargés de faciliter la vente des vaches pour les insurgés. »

Pour éviter les groupes extrémistes, et notamment Boko Haram, les pastoraux se sont déplacés vers de nouveaux pays ou ont changé considérablement leurs modes de migration, ce qui a en même temps perturbé la vie des agriculteurs. Dans le Nord-Est du Nigeria, les bergers à bétail ont fui le pays pour aller se réfugier au Cameroun. Ces réfugiés ont subi d’innombrables épreuves pendant leur fuite, et l’influx massif de leurs animaux a ravagé les marchés et la valeur du bétail local.

Certains éleveurs pastoraux du Sahel, craignant Boko Haram, ont abandonné leurs régions traditionnelles de pâturage au Nigeria pendant la saison sèche, et sont allés au Ghana, où ils ne sont pas les bienvenus. Là-bas, les agriculteurs déclarent que les ressources de la région sont insuffisantes pour les bergers et leurs animaux.

« Mon pays porte un fardeau additionnel », déclare Emmanuel T. Obeng, directeur de l’Agence ghanéenne pour la protection de l’environnement, à la fondation Thomson Reuters. « Lorsqu’ils viennent avec leur bétail, ils brûlent la végétation au Ghana pour avoir de l’herbe fraîche pour leurs animaux. Il existe de nombreux conflits avec notre population concernant les ressources naturelles, notamment l’eau et la terre. »

Certaines études ont conclu que le futur sera pire pour les éleveurs pastoraux. Une étude mandatée, conduite par le groupe de réflexion Adelphi et publiée en avril 2017, a conclu que le changement climatique sera un facteur de recrutement pour les groupes extrémistes.

« À mesure que le changement climatique affecte la sécurité alimentaire et la disponibilité de l’eau et de la terre, les gens affectés deviennent plus vulnérables, non seulement face aux impacts négatifs du climat, mais aussi face au recrutement par les groupes terroristes offrant des alternatives de subsistance et des incitations économiques », écrit le chercheur Lukas Rüttinger. « Les groupes terroristes utilisent de plus en plus les ressources naturelles telles que l’eau comme arme de guerre, en contrôlant leur accès et en aggravant et exacerbant davantage leur pénurie. »

ILS NE SONT PAS L’ENNEMI

Les éleveurs pastoraux méritent d’être protégés contre les groupes terroristes, pour assurer leur survie mais aussi pour qu’ils ne soient pas recrutés. Pour aider les bergers à bétail et stabiliser les régions où ils habitent, les pays concernés doivent mettre en œuvre des changements internes.

Des sacs de nourriture pour animaux sont empilés dans un marché aux bestiaux à Maiduguri, Nigeria. REUTERS

Les chercheurs déclarent que les leçons apprises à la suite des dix années de guerre civile en Côte d’Ivoire peuvent être appliquées aux pays qui font face à des pastoraux mécontents. Pour améliorer la vie dans ces pays, les priorités suivantes sont recommandées :

Créer des emplois pour les jeunes marginalisés.

Encourager les gouvernements à concevoir et mettre en œuvre des processus de désarmement, démobilisation et réintégration pour les pastoraux et les agriculteurs dans les zones rurales.

Développer des plans de réconciliation pour les groupes ethniques et religieux.

Mieux réglementer la possession de la terre et l’administration du territoire. Ceci inclut le partage honnête et équitable de la terre et des ressources naturelles. Les chefs pastoraux ont demandé que des pâturages soient réservés à leur usage exclusif.

Améliorer la livraison des services fournis par l’état dans les zones rurales.

Offrir une représentation politique et géographique équitable pour tous, y compris les bergers nomades.

« De meilleures stratégies de gestion de l’eau et de la terre, davantage d’opportunités économiques et une approche plus sensible à la contre-insurrection pourraient faire beaucoup pour éviter l’aliénation des populations déjà vulnérables », conclut le groupe de réflexion RUSI dans un rapport d’avril 2017.

L’organisation non gouvernementale Conciliation Resources déclare que le développement rural, notamment l’éducation et les opportunités d’emploi, est une composante majeure de tout plan de réconciliation. Les pays doivent s’assurer que la diversification des moyens de subsistance offre des alternatives viables au pastoralisme.

« Cela a aussi des conséquences importantes pour la sécurité, étant donné le nombre croissant de jeunes hommes qui rejoignent les bandes criminelles organisées au sein des communautés pastorales », indique l’organisation dans une étude de 2017. « La reconstruction du système d’éducation nomade, et plus généralement du système d’éducation dans les zones rurales, est cruciale. »

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