LE MONDE VEILLE ALORS QUE L’AFRIQUE TENTE DE METTRE FIN AU BRACONNAGE

LE MONDE VEILLE ALORS QUE L’AFRIQUE TENTE DE METTRE FIN AU BRACONNAGE

La pression monte pour les pays asiatiques qui autorisent le commerce de l’ivoire et des cornes de rhinocéros.

PERSONNEL d’ADF

La Chine, qui détient la plus grande part du marché de l’ivoire mondial, a récemment annoncé que le pays interdira le commerce de l’ivoire d’ici à la fin de 2017 dans une démarche qui est destinée à décourager le braconnage des éléphants.

Environ 70 pour cent de l’ivoire illégal est envoyé en Chine, pays où une paire de baguettes en ivoire coûte 1.000 dollars et où une défense d’éléphant soigneusement sculptée vaut aussi cher qu’une Ferrari neuve.

Cela fait plusieurs années que la pression mondiale augmente contre la Chine et d’autres pays asiatiques pour mettre fin au commerce de l’ivoire. Le Viêt Nam et le Japon ont mis en place des politiques pour enrayer le commerce de l’ivoire mais ne l’ont toujours pas interdit complètement. Néanmoins, la décision de la Chine constitue une avancée importante dans la sauvegarde des éléphants d’Afrique.

Un homme Maasaï en tenue de cérémonie devant des empilements de défenses au Park national de Nairobi, au Kenya. Le Kenya Wildlife Service a brûlé 105 tonnes d’ivoire équivalent à 16.000 défenses et 1 tonne de cornes de rhinocéros. [THE ASSOCIATED PRESS]

Elly Pepper, membre du Natural Resources Defense Council, association américaine pour la défense de l’environnement, écrit que la décision de la Chine « est peut-être le plus grand signe d’espoir pour les éléphants ».

Les populations d’éléphants d’Afrique ont été décimées par le braconnage. Les chercheurs estiment qu’il y avait jusqu’à 20 millions d’éléphants en Afrique au milieu du 19ème siècle. En 1979, on n’en recensait plus que 1,3 million dans le continent. De nos jours, on dénombre bien moins de 700.000 éléphants en Afrique. La réserve de gibier de Selous en Tanzanie, qui possédait autrefois la plus vaste population d’éléphants au monde avec 109.000 têtes en 1979, n’en compte plus que 13.000.

Il existe néanmoins des sceptiques sur l’efficacité de l’interdiction du commerce de l’ivoire en Chine.  Le Dr Daniel Stiles, anthropologue qui a étudié les marchés de l’ivoire depuis plus de 15 ans, explique à ADF que « l’on prétend à tort qu’il s’agit d’une interdiction totale ».

« Les antiquités se vendront toujours aux enchères même après 2018, et les “reliques culturelles” dont la définition reste floue, semblent inclure les pièces récemment fabriquées », écrit-il par e-mail. « Certains ateliers pourront également continuer leur activité au titre du “patrimoine culturel” que représente le travail de l’ivoire. »

En ce qui concerne la préoccupation selon laquelle le commerce de l’ivoire en Chine basculerait dans la clandestinité, M. Stiles affirme que c’est déjà le cas. Il déclare que la plupart de l’ivoire illégal vendu en Chine est acheté en ligne par le biais de forums de discussions réservés aux abonnés et de sites Web divers.

« Le marché noir en Chine est déjà 10 fois plus important environ que le marché légal », déclare-t-il. « Je ne vois pas changer grand-chose, sauf qu’il pourrait bien augmenter en l’absence d’une concurrence légalisée. »

L’INQUIÉTANTE POLITIQUE DU JAPON

Le Japon est un autre pays où le commerce de l’ivoire continue à prospérer. En octobre 2016, lorsque les délégués de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Convention on International Trade in Endangered Species, CITES) en Afrique du Sud ont voté pour fermer tous les marchés intérieurs de l’ivoire, le Japon, qui déclare contrôler rigoureusement son marché de l’ivoire, a obtenu une exception. Les habitants du pays sont passionnés de « hanko », des timbres et des sceaux à cacheter personnalisés utilisés comme « signatures », et l’ivoire est prisé comme matériau pour les fabriquer. Les autorités commerciales au Japon soutiennent que malgré une industrie de l’ivoire florissante, le pays ne trafique pas dans l’ivoire issu du braconnage.

Une recrue des gardes forestiers en formation au Southern African Wildlife College aux abords de l’extension du Parc national Kruger en Afrique du Sud. [THE ASSOCIATED PRESS]

Selon un reportage du magazine en ligne TakePart, au début de 2017, le Japon comptais encore 500 grossistes et 8.000 détaillants en ivoire. La vente privée d’ivoire en ligne est également autorisée et représente une activité des plus rentables.

Les autorités japonaises soutiennent que l’ivoire échangé dans leur pays a été acheté avant que le commerce de l’ivoire « neuf » ne soit interdit en 1989. Les détracteurs affirment qu’une grande partie de l’ivoire issu du braconnage depuis 1989 a fini au Japon.

« Les contrôles soi-disant rigoureux du Japon sont inexistants », déclare Allan Thornton, membre de l’organisation non gouvernemental londonienne Environmental Investigation Agency. Il déclare à TakePart qu’un site Web de ventes aux enchères avait traité 28.000 ventes d’objets en ivoire en 2015. Par comparaison, en 2005 il n’avait réalisé que 3.800 ventes.

Les autres pays exercent une pression considérable sur le Japon pour qu’il s’efforce davantage à mettre fin au commerce de l’ivoire. Masayuki Sakamoto du Japan Tiger and Elephant Fund déclare à TakePart que les médias japonais se sont ralliés à la cause, « et que l’opportunité des Japonais pour se sensibiliser à la sauvegarde des éléphants a augmenté ». Cependant, le gouvernement japonais continue à répliquer que le pays n’a pas de honte à avoir.

« Actuellement, ils ne montrent aucune intention de céder », déclare M. Stiles. Il déclare qu’il a rencontré des personnes travaillant dans le commerce de l’ivoire « et ceux-ci s’attendaient à continuer pleinement leurs activités mais étaient préoccupés de l’approvisionnement légal ».

En septembre 2016, les membres de la Chambre des représentants des États-Unis ont instamment prié le Japon d’appliquer les règles en vigueur sur le commerce de l’ivoire, en déclarant que l’ivoire sert à financer « les groupes militants rebelles et terroristes tels que l’Armée de résistance du seigneur (LRA), al-Shebab et Boko Haram ».

Les transfuges de la LRA parlent du massacre de 25 éléphants pour leurs défenses au cours d’un raid pendant l’été 2014 dans la République démocratique du Congo. Le groupe échange les défenses contre des munitions. La LRA aurait également tué des éléphants et enterré leurs défenses, pour constituer une sorte de « compte en banque ».

LE VIÊT NAM ADOPTE DES MESURES RADICALES

En décembre 2016, le Viêt Nam a détruit plus de 2 tonnes d’ivoire et de cornes de rhinocéros issues des saisies, quantité estimée à plus de 7 millions de dollars sur le marché noir. Ces produits de contrebande provenaient de 330 éléphants africains et 23 rhinocéros, tous massacrés. L’ensemble de l’ivoire et des cornes a été broyé et brûlé à la périphérie de Hanoï, selon The Associated Press. Le Viêt Nam a désormais rejoint 20 autre pays du monde qui détruisent les produits issus de la faune sauvage. John Scanlon, responsable de CITES, déclare que le brûlage montre que « le Viêt Nam ne tolèrera pas ce commerce illégal et que les trafiquants illégaux font désormais face à des risques importants tout au long de la filière, qu’il s’agisse des pays d’origine, de transit ou de destination ».

Des chiens dressés comme celui-ci au Southern African Wildlife College sont une arme cruciale dans la lutte contre les braconniers. Un chien est en mesure de traquer un braconnier pendant une journée entière une fois qu’il a senti l’odeur d’un animal tué. [THE ASSOCIATED PRESS]

« Grâce aux efforts collectifs mondiaux, ajoute-t-il, le commerce illégal d’ivoire et de cornes de rhinocéros qui était une activité lucrative peu risquée devient très risqué. »

La situation actuelle du braconnage n’est pas sans précédent. En 1970, la demande d’ivoire atteignait des sommets partout dans le monde et aboutissait à un massacre des éléphants en Afrique, ce qui a réduit leur nombre de moitié en l’espace de 20 ans. En 1989, la CITES interdit la vente internationale d’ivoire.

En 1999, la CITES autorise exceptionnellement le Botswana, la Namibie et le Zimbabwe à vendre 50 tonnes d’ivoire au Japon. En 2008, la CITES autorise ces 3 pays et l’Afrique du Sud à vendre 102 tonnes en Asie. L’idée était de satisfaire les marchés, de façon à réduire le massacre d’animaux. Cela n’a pas fonctionné. Les ventes en quantités limitées ont eu l’effet contraire, provoquant une forte demande et une augmentation des prix, ce qui n’a fait qu’encourager plus de braconnage. Depuis la CITES est officiellement contre ces ventes limitées.

M. Stiles déclare qu’il pense qu’il faut adopter une nouvelle approche. « Le braconnage peut être fortement circonscrit en créant un marché légal, régulier et régularisé au niveau national et international, dans lequel l’ivoire brut légalisé remplace celui issu du braconnage », déclare-t-il. « On ne l’a jamais tenté. Une vente unique par la CITES n’est pas un système de vente régulé. On n’aurait jamais dû les autoriser, et cela ne devrait pas se reproduire. La seule chose qui fonctionnera sera un approvisionnement prévisible au long-terme d’ivoire brut. Cela peut se concevoir pour satisfaire toutes les parties prenantes. L’interdiction nuit à presque toutes les parties prenantes, les éléphants souffrant plus que tous les autres. »

Outre le massacre des animaux et de la perte de prestige international, le braconnage est également néfaste pour l’Afrique pour d’autres raisons. Une étude effectuée en 2016 et publiée dans le journal Nature Communications examine le lien entre la diminution du tourisme en Afrique et l’augmentation du braconnage. Selon l’étude, « en Afrique, les pertes économiques annuelles directement liées au braconnage des éléphants sont chiffrées en moyenne à 9,1 millions de dollars. Les coûts indirects, couvrant les pertes pour les personnes et les entreprises dans l’industrie du tourisme sont de l’ordre de 16,4 millions de dollars. »

L’étude conclut que même si le coût de protéger les éléphants est élevé, il serait largement compensé par les revenus générés par le tourisme, mais seulement dans les 58 zones protégées du continent qui comptent plus de 1 000 éléphants chacune. Ces chiffres ne fonctionnent pas pour les éléphants des zones forestières de l’Afrique centrale, où il y a peu de touristes et où le taux de braconnage est le plus élevé. Dans ce cas, le coût de sauver un éléphant est deux fois plus élevé que les bénéfices apportés par le tourisme, selon cette étude. Pour ces éléphants-là, leur survie dépendra de « l’implication du public ».

QUELQUES SUCCÈS

Il existe néanmoins quelques cas de succès sur le continent. Au Park national de Tarangire en Tanzanie, la population d’éléphants a doublé en 20 ans selon la Wildlife Conservation Society (WCS). Le groupe attribue ce regain à la croissance du secteur du tourisme dans le pays.

Selon eux, « les efforts de sauvegarde ont un impact puissant, grâce à une application rigoureuse de la loi par les autorités du parc et à l’intervention des associations de défense locales. »

La WCS a aidé la Tanzanie à établir une unité de chiens détecteurs d’ivoire pour aider à suivre la piste de l’ivoire et de le trouver, ainsi que d’autres produits provenant d’animaux, et d’armes et de munitions.

Le groupe a aussi déployé un avion pour les observations aériennes. Certaines régions du Mozambique, du Soudan du Sud et du bassin du Congo sont également en train de s’équiper de technologies similaires.

Selon le Tanzania Daily News, en décembre 2016, les agents chargés de la protection de la faune ont suivi une formation sur les scènes de crimes liés aux espèces sauvages afin d’améliorer leurs techniques de collecte des éléments de preuve. Ils utilisent désormais des kits de collecte qui comprennent un appareil photo, des trousses de prélèvements d’échantillons biologiques, des pochettes pour éléments de preuve et des formulaires de contrôle.

En Tanzanie et dans d’autres parties de l’Afrique, les gardes forestiers utilisent une application relativement récente, libre et gratuite dénommée Spatial Monitoring and Reporting Tool, ou SMART. Selon la WCS, cette application permet aux gardes forestiers de documenter où vont les patrouilles, ce qu’elles voient et comment elles répondent. Les données sont envoyées à l’ordinateur central situé au siège du parc et servent à signaler les zones les plus menacées et comment optimiser le déploiement des patrouilles. Essentiellement, il s’agit d’un outil de gestion des ressources.

« SMART permet aux responsables des zones protégées d’avoir une vision globale des points chauds pour le braconnage et des moyens pour y faire face, en permettant aux gardes forestiers de rester un pas en avant dans la lutte contre le trafic », selon la société. « Grâce au suivi des ressources utilisées, du nombre d’arrestations et de l’impact sur le braconnage, le système force aussi le gouvernement à rendre des comptes. »

Selon la WCS, au Gabon « le soutien politique pour la protection est très élevé et le gouvernement a mobilisé encore plus de ressources armées pour protéger ses éléphants ».

« Le Gabon attribue une haute importance à l’évaluation de l’efficacité du déploiement de ses efforts pour la protection de la faune, et il bénéficie de renseignements fournis régulièrement par la WCS et par les partenaires munis de la technologie SMART. »

Au Zimbabwe, les autorités ont poursuivi 443 personnes pour braconnage en 2016. Parmi ceux-ci se trouvaient un Sud-Africain, 31 Zambiens et 7 Mozambicains. Les autorités ont déclaré à defenceWeb que l’introduction des stratégies anti-braconnage modernes, y compris les chiens détecteurs et les drones, sont utiles pour capturer les braconniers. Le Zimbabwe affirme que l’approche préférée des braconniers consiste dernièrement à utiliser la « méthode silencieuse » de l’empoisonnement des éléphants au cyanure.

En République du Congo, les braconniers font face à un nouveau type de gardes forestiers qui sont formés en tactiques de petites unités d’intervention. En juillet 2016, les gardes forestiers sont tombés sur un camp de braconniers qui ont réagi en ouvrant le feu avec des AK-47. Selon le magazine The New Yorker, l’unité s’est repliée pour se redéployer et répondre aux tirs. Ils ont fini par prendre le contrôle du camp, récupérant 12 défenses d’éléphants et signalant par téléphone satellite où placer des barrages routiers pour attraper les braconniers en fuite.

Une manifestation au centre-ville de Nairobi, au Kenya, pour soutenir
la cause de la préservation des éléphants, des rhinocéros et des lions. [THE ASSOCIATED PRESS]

Les succès remportés par les gardes forestiers peuvent être attribués à l’accès aux communications en temps réel et aux téléphones satellites, ainsi qu’à la présence de la nouvelle unité spécialisée en crimes liés à la faune. Cette unité travaille en secret contre les réseaux de braconnage et s’occupe du suivi des dossiers au niveau judiciaire pour s’assurer que justice soit bien rendue.

Au Kenya, le Kenya Wildlife Service s’est chargé d’installer 12 colliers électroniques sur des éléphants afin de protéger les troupeaux contre les braconniers.

Les colliers équipés de GPS permettent de tracer la cartographie des chemins migratoires empruntés par les éléphants, et les chercheurs sont ainsi en mesure d’établir à quel point les animaux se déplacent pour manger et pour boire selon Daily Nation du Kenya.

UN TERRITOIRE TROP VASTE

L’immensité du continent Africain représente la première difficulté dans la protection des éléphants. Le Fonds mondial pour la nature déclare que 36 nations africaines sur 54 possèdent d’importantes populations d’éléphants. Même s’il y avait plus de gardes forestiers sur le terrain, le territoire à surveiller est tout simplement trop vaste. M. Stiles explique que plus de gens et de groupes doivent être impliqués pour protéger les éléphants d’Afrique efficacement.

« Les gens doivent devenir plus sérieux sur les solutions au long terme qui vont fonctionner et qui vont satisfaire toutes les parties prenantes », dit-il. « Le terme “parties prenantes” concerne tout d’abord les éléphants, puis les communautés qui vivent au contact de la nature, les besoins économiques des gouvernements africains, les personnes qui travaillent dans l’industrie de l’ivoire d’une façon ou d’une autre, les consommateurs, et les défenseurs de l’environnement. »

Tom Milliken, un expert en ivoire qui travaille avec Traffic, groupe d’observation du commerce d’animaux sauvages, a déclaré au journal national britannique The Guardian : « Toute la soi-disant protection au monde ne suffira pas à compenser les carences de l’application de la loi, la corruption endémique et la gestion inefficace. »

(0)(0)