MAINTIEN DE L’ÉLAN

MAINTIEN DE L’ÉLAN

Le commandant d’une force régionale pense que la stabilité et la paix embelliront l’avenir du bassin du lac Tchad

PERSONNEL D’ADF

REUTERS

Le major-général Lucky Irabor de l’Armée de terre du Nigeria est commandant de la Force multinationale mixte  (MNJTF) dont le quartier général se trouve à N’Djaména au Tchad. En 2016 et 2017, il était le commandant de théâtre de l’Opération Lafiya Dole, mission militaire nigériane pour vaincre Boko Haram. Il est officier des transmissions et a participé à de nombreuses missions de maintien de la paix, notamment le Groupe de surveillance de la communauté économique des états d’Afrique de l’Ouest en Sierra Leone. Il était aussi commandant de la brigade des transmissions de la 3ème division au Nord-Est du Nigeria et, à la demande du président, il a établi le Centre de commandement et de contrôle à Maiduguri en 2015 pour coordonner les efforts anti-terroristes. Il a parlé par téléphone à ADF en novembre 2017 au quartier général de la MNJTF. Ses remarques ont été modifiées pour les adapter à ce format.

ADF : En mars 2016, vous avez été nommé commandant de théâtre de l’Opération Lafiya Dole. Quelles furent vos pensées lorsque vous avez reçu cette affectation et qu’est-ce que cette opération a représenté en termes de nouvelle stratégie ?

Major-général Irabor : En janvier de cette année, j’avais assumé le poste de commandant de théâtre adjoint ; donc, en seulement trois mois, j’ai été nommé commandant de théâtre. Alors, bien sûr, j’ai fait face à un défi tout nouveau, bien que j’en connaisse les enjeux. Je savais déjà ce qu’était l’intention du chef d’état-major de l’Armée de terre en ce qui concerne cette approche. J’ai pu rapidement comprendre ce que je devais faire dans le théâtre en termes de réalignement de la philosophie du commandement, et aussi des questions concernant la logistique, le moral des troupes et les exigences de formation. Nous devions avoir une excellente relation avec les supérieurs hiérarchiques : le chef d’état-major de l’Armée de terre et le chef d’état-major de la Défense. Cette relation devait être correctement comprise pour assurer que toute action suivie sur le terrain ait l’impact souhaité. Il y avait quelques défis à relever et, si vous comprenez bien cet aspect de l’opération, il est probable que vous ferez des  progrès.

ADF : Lorsque Lafiya Dole a été annoncée, une grande partie du territoire du Nord-Est du Nigeria était en cours de libération ou avait déjà été libérée. Entre février et mai 2015, 36 villes ont été reprises des mains de Boko Haram. II semble que ce qui était la chose la plus importante pour Lafiya Dole, c’était de conserver et de sécuriser le territoire. Est-ce correct ?

Des secouristes transportent un cadavre d’une ambulance après un attentat suicide dans un marché à l’extérieur de Maiduguri
au Nigeria. [THE ASSOCIATED PRESS]

Major-général Irabor : Cela exigeait réellement un changement stratégique. Ce que nous avons découvert, c’est l’existence d’un besoin de nous rapprocher davantage des troupes de première ligne afin d’améliorer la disposition logistique des troupes. Il existait aussi un besoin d’améliorer la motivation générale des soldats au niveau de leur bien-être. Bien sûr, à l’époque où j’ai pris la relève, nous commencions déjà à constater le revirement des pertes. Mais la cadence était beaucoup plus lente. Lorsque nous avons pris la relève, il fut nécessaire d’accélérer la récupération des territoires. En soutenant cet élan, nous avons récupéré 18 gouvernements locaux dans l’État de Borno, ainsi que trois gouvernements locaux dans l’État d’Adamawa et deux gouvernements locaux dans l’État de Yobe, qui tous étaient entièrement contrôlés par Boko Haram. Au moment de mon départ, tous les gouvernements locaux dans l’ensemble du Nord-Est avaient été libérés. Donc tout ce qui nous restait à faire, c’était de maintenir la pression et d’assurer que les petits repaires des jungles soient détruits. Au cours du temps, la menace s’est transformée en ce que vous avez maintenant. Dans un effort de pertinence, Boko Haram a recouru à l’utilisation des engins explosifs improvisés (EEI) en plus grands nombres, ainsi que des EEI montés sur véhicule (EEIMV) et des EEI sur personne.

ADF : La pire année des attentats suicides fut 2015, où Boko Haram en conduisit 101. L’année suivante, le nombre a diminué et il n’est pas remonté au chiffre record précédent. Avez-vous utilisé des stratégies pour combattre la menace asymétrique ?

Major-général Irabor : Nous avons acheté un équipement pour contrecarrer les EEI, ce qui a eu beaucoup d’impact sur les soldats. Chaque fois que nous avions un incident avec une attaque par EEIMV sur les soldats, c’était très démoralisant ; c’était tout à fait dévastateur. Nous avons donc fait des efforts pour acheter des équipements anti-EEI, ce qui a amélioré le moral des soldats et réduit l’impact des attaques. Nous avons aussi amélioré notre collecte de renseignements pour connaître les sources des matériaux des EEI et savoir où ils étaient situés. Nous avons fait un effort concerté pour les localiser et les détruire. Cela a aidé à réduire le nombre d’incidents, jusqu’à ce qu’ils aient recours à l’emploi de fillettes comme moyens pour transporter ces engins afin de contourner certaines des mesures que nous prenions.

ADF : En décembre 2016, les forces nigérianes récupérèrent Camp Zairo, base des opérations de Boko Haram dans la forêt de Sambisa. Quelle en était l’importance symbolique et stratégique ?

Des jeunes filles discutent devant une école à Maiduguri au Nigeria. L’école a été forcée de fermer à cause des attaques de Boko Haram dans la région. [THE ASSOCIATED PRESS]

Major-général Irabor : Je m’en souviens très vivement. C’était une opération que j’avais planifiée, en compagnie de mes commandants et de mon état-major. Nous avons pris le temps de délibérer et de savoir ce qu’il fallait faire. C’était très stratégique. Avant cette opération, Boko Haram et son leader Abubakar Shekau tout particulièrement, semblaient être compétents et dangereux. Lorsque nous sommes entrés dans la forêt de Sambisa et dans Camp Zairo précisément, le mythe qui entourait la forêt et le leadership de Boko Haram fut rompu. Ce sens d’inviolabilité de sa structure de commandement fut rompu. Nous lui avons donné le nom de code Opération Sauvetage final. Elle a eu un grand impact. Elle a précipité la libération d’autres jeunes filles de Chibok. Après cela, le leadership de Boko Haram était soumis à une pression beaucoup plus forte. Ils n’avaient pas d’autre choix que d’accélérer les négociations avec le gouvernement fédéral et de libérer rapidement quelques-unes des jeunes filles de Chibok. De notre côté, nous avons pensé que nous avions enregistré un gain important en pénétrant dans cette forêt et les troupes étaient vraiment motivées. Toute victoire de ce type rehausse le moral, ce qui nous aide à galvaniser les troupes plus encore. Elle a aussi affaibli les terroristes de Boko Haram, en particulier la faction Shekau. Après cette opération, Abubakar Shekau et son leadership n’ont plus été vu. En ce qui concerne l’importance de la récupération de Camp Zairo, nous déclarons qu’elle était tout à fait stratégique ; c’était en fait le point culminant de l’opération pendant que j’étais le commandant de théâtre.

ADF : La Force multinationale mixte a été activée en 2015 et vous êtes devenu commandant de la force en 2017. Les pays travaillent-ils maintenant ensemble dans des opérations combinées ? Partagent-ils le renseignement ? Comment la MNJTF a-t-elle améliorée les relations de sécurité bilatérales et multilatérales dans la région ?

Major-général Irabor : La relation s’est non seulement améliorée, elle fonctionne maintenant au mieux. L’accord et la coopération avec le leadership politique se sont propagés vers le bas de l’ensemble de la chaîne de commandement. Sur le terrain, les commandants de secteur ont l’obligation d’organiser des opérations bilatérales avec différentes opérations nationales. Ils comprennent que l’on ne peut tout simplement pas être limité à ses frontières, puisque la menace ne respecte pas les frontières. Nous avons changé la configuration de tuyau de poêle qui existait auparavant. Cela nous aide à surmonter le peu de confiance qui existait depuis longtemps. En outre, les agences de renseignement partagent maintenant leurs informations. Nous avons une plateforme commune où il existe des échanges de renseignements sur les questions qui concernent cette opération. La coopération se fait au mieux et j’espère que cela va durer au-delà du confinement de cette menace. Je pense que c’est quelque chose dont nous pourrions bénéficier à l’avenir en termes de développement.

ADF : La MNJTF souffre-t-elle d’une faiblesse qui doit être corrigée ?

Major-général Irabor : Bien entendu, dans tout engagement vous découvrez toujours des défis. Pour le moment, les ressources constituent un défi énorme. En plus des ressources qui concernent la logistique, nous constatons aussi un défi au niveau du renseignement. Le renseignement ne peut jamais être suffisant. L’opération que nous conduisons est poussée par le renseignement. Pour avoir un impact important, il est nécessaire d’utiliser le renseignement pour perfectionner les opérations et être plus décisif. Nous savons aussi que les capacités des pays qui contribuent des soldats ne sont pas toutes les mêmes. Ce n’est pas uniforme pour tous. Mais bien sûr cela nous offre l’opportunité de commencer à connaître ce dont nous avons besoin pour nous uniformiser à l’avenir. Il existe aussi des questions qui sont liées à d’autres parties prenantes hors des pays de la CBLT [Commission du bassin du lac Tchad] qui, en fonction des préjugés qu’elles avaient auparavant, rendent difficile l’obtention du type de soutien en termes de la quantité et du moment où il est souhaité. Tout le monde commence maintenant à comprendre que la MNJTF n’est pas ce qu’on pensait. Les choses sont bien meilleures. Nous espérons que cette façon de penser sera renforcée et affinée pour obtenir un plus grand soutien afin de relever ce défi. Mais je n’abandonne pas face à de tels défis. Je pense qu’il existe toujours une opportunité d’améliorer quoi que ce soit que nous ayons. Je crois qu’il est possible de convaincre ceux qui ont des doutes pour qu’ils reconnaissent l’excellence de ce que nous avons ici.

ADF : Considérez-vous la MNJTF comme un modèle pour d’autres régions qui affrontent des groupes extrémistes transnationaux similaires ?

Major-général Irabor : Oui, je considère la MNJTF comme un modèle. Il y a seulement deux mois, le leadership du G5 Sahel était ici pour examiner ce que nous faisons et déterminer ce dont ils ont besoin pour assurer de bien faire les choses. J’espère leur rendre visite parce que je pense que leur force va complémenter ce que nous faisons ici.

Dans la gestion des menaces, il faut bien comprendre les caractéristiques locales des diverses régions ou sous-régions. Les pays de la CBLT ont une compréhension commune de la menace et de son impact. Il faut aussi savoir que personne n’est isolé ; nous sommes mieux ensemble et l’approche conjointe est nécessaire pour résoudre un problème. Cela aide à galvaniser la coopération. À l’avenir, si d’autres régions où il existe des menaces similaires peuvent partager cette compréhension pour savoir que la prospérité est liée aux intérêts communs de toutes les nations, il sera plus facile d’élaborer des mécanismes de gestion des conflits. Nous avons ici un bon modèle que les autres peuvent copier. Bien sûr, des améliorations sont toujours possibles et nous commençons déjà à examiner le concept des opérations pour déterminer à quel niveau nous pourrons le renforcer. Mais le modèle est bon.

ADF : Maintenant que l’insurrection est dégradée, que doit-il se passer au cours de la prochaine année pour consolider ces gains et poser les jalons d’une paix durable ?

Major-général Irabor : D’abord et surtout, nous ne suspendons pas notre opération militaire, nous allons plutôt la poursuivre. Ceci est crucial pour toute autre mesure que nous allons prendre. [En novembre 2017] nous avons tenu la première réunion sur la stabilisation du bassin du lac Tchad. Nous commençons à examiner comment développer une stratégie pour stabiliser la région. Nous devons mettre en œuvre des mesures pour améliorer les structures gouvernementales locales au sein des divers états. Nous devons faire plus pour assurer qu’une priorité soit donnée à l’éducation. Le bassin du lac Tchad était resté pendant longtemps une étendue non gouvernée. Nous pensons que la responsabilisation des gens, en particulier celle des femmes et des enfants, sera cruciale. Nous croyons aussi que les mécanismes traditionnels locaux de gestion des conflits peuvent être intégrés aux activités futures. Il doit aussi exister un engagement sérieux de la part des jeunes. Si vous visitez les lieux ici, vous découvrez un bon nombre de jeunes en bonne santé qui sont plus ou moins oisifs. Donc des mesures qui les éloigneraient de la rue pour qu’ils puissent être occupés de façon plus constructive seraient très utiles.

Il est tout à fait crucial que les autres partenaires stratégiques hors de la région comprennent les enjeux et le type de soutien qu’il est nécessaire de fournir. Il faut que ce soit très transparent, axé sur les objectifs, ciblé. Le soutien donné à la MNJTF n’est pas seulement pour cette force ; c’est un soutien en vue de renforcer la paix et la sécurité du monde entier. Si un plus grand soutien est fourni pour le type d’engagement que nous avons ici, il aura un impact sur les autres parties du monde. Les terroristes peuvent apparaître partout et se déplacer pour commettre leurs méfaits vers d’autres régions du monde. Lorsqu’un soutien tout à fait objectif et transparent sera fourni pour ce que nous faisons ici, nous renforcerons la paix et la sécurité mondiales.

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